12 articles dans la catégorie Débats

recherche morale individuelle, désespérément

Par INES CUSSETPublié le 18 avr. 2016 à 17:23 ♦ Mis à jour le 18 avr. 2016 à 17:24

Ce texte a été choisi par Maéva Chailloux

Gilles Lipovetsky Le crépuscule du devoir

Chapitre III : « Recherche morale individuelle désespérément »


 

Le procès postmoraliste dépasse aujourd’hui très largement le domaine de la morale sexuelle. D’ores et déjà, il a annexé la sphère même de ce qu’autrefois on appelait la morale individuelle, autrement dit l’ensemble des devoirs de l’homme relatifs à lui-même.

La modernité démocratique inaugurale a été l’âge d’or des devoirs envers soi-même. Dès le xviiie siècle, le procès de laïcisation de la morale mis sur un piédestal l’idéal de dignité inaliénable de l’homme et les devoirs vis-à-vis de soi-même qui l’accompagnent. Kant le premier a réussi à donner un exceptionnel éclat à l’exposé des devoirs envers soi-même dégagés de toute religion. Loin d’être des impératifs d’importance secondaire, les devoirs individuels constituent des obligations absolues aussi bien envers le corps qu’envers l’âme, sans eux il n’existerait aucun autre devoir puisque « je ne puis me reconnaître obligé envers d’autres que dans la mesure où je m’oblige en même temps moi-même ». L’autonomie moderne de l’éthique a élevé la personne humaine en valeur centrale, chaque individu a l’obligation inconditionnelle de respecter l’humanité en lui, de ne pas agir contre la fin de sa nature, de ne pas se dépouiller de sa dignité innée. Au-delà même de l’univers proprement philosophique, la morale individuelle a été proprement philosophique, la morale individuelle a été l’objet d’une célébration systématique, notamment dans le cadre de l’enseignement laïque. Les devoirs envers soi-même ont été psalmodiés à égalité avec les devoirs de justice ou de bienfaisance, il s’est agi partout de rehausser les commandements relatifs à la conservation et au perfectionnement de soi, à l’hygiène et au travail, à l’épargne et à la culture de nos facultés. Parce que l’homme a une valeur intérieure absolue, il ne peut disposer de lui-même comme d’un simple moyen : le suicide au même titre que l’intempérance ou la paresse sont des actes intrinsèquement immoraux. Ceux qui transgressent les devoirs de la morale individuelle portent atteinte à la dignité de l’humanité en leur propre personne, ils ne peuvent susciter que dégoût et mépris.

Rigorisme absolu des devoirs individuels qui, pourtant, s’est le plus souvent associé à la perspective utilitariste. Pour être des commandements inconditionnels exigés par le respect de la dignité humaine, les devoirs de la morale individuelle n’en ont pas moins été enseignés comme condition du bonheur et de la liberté des hommes : l’alcoolisme délabre la santé, l’imprévoyance conduit à la servitude matérielle, la paresse engendre ennui, misères et vices. Dignité et intérêt, travail et bonheur, respect de soi et hygiène ont été inculqués dans la même foulée, c’est un mixte « contre nature » de kantisme et d’utilitarisme, d’idéalisme inconditionnel et de prudence pragmatique, de raison pure et de souci social régénérateur, d’impératif catégorique et d’impératif productif, qui a sous-tendu les panégyriques modernes de la morale personnelle.

Comment ne pas voir l’ébranlement de fond qu’a subi cette culture morale séculaire ? Notre époque s’est globalement détournée de l’effort de sanctification des devoirs individuels concernant notre conversation ou notre perfection, peu à peu les hymnes à l’obligation de respect vis-à-vis de soi-même sont tombés en déshérence, ce qui relevait d’un commandement universel et irréfragable s’est métamorphosé en droit individuel, ce qui provoquait l’ostracisme tend à susciter indulgence et compréhension. On a encore des devoirs envers les autres, plus envers soi-même : le rapport dominant de soi à soi n’est plus sous la tutelle d’impératifs inconditionnés, il se déploie sous le signe des droits subjectifs, du désir, du travail d’entretien et de développement de type « narcissique ». Le système de légitimation des devoirs envers soi-même a perdu l’essentiel de son autorité : nous ne savons plus au juste ce qu’il faut entendre par morale individuelle. Non que les exigences ayant trait à soi-même aient le moins du monde disparu : elles se sont délestées de la rhétorique obligatoire et se formulent maintenant en termes de choix, d’intérêt, de fonctionnalité. La culture de l’obligation morale a cédé le pas à celle de la gestion intégrale de soi-même, le règne du pragmatisme individualiste a remplacé celui de l’idéalisme catégorique, les critères du respect de soi-même sont entrés dans le cycle mobile et indéterminé de la personnalisation, de la psychologisation, de l’opérationnalisation. Le procès postmoraliste a transformé les devoirs envers soi-même en droits subjectifs et les maximes obligatoires de la vertu en options et conseils techniques en vue de mieux-être des personnes. Une page de  l’histoire de la morale moderne est tournée : la morale individuelle est devenue une morale désubstantialisée, introuvable pour le plus grand profit de la dynamique historique de l’autonomie individualiste désormais affranchie d’une forme d’obligation intérieure déterminant impérativement les conduites.

Gardons-nous du refrain décadentiel : l’expansion des droits subjectifs et la défection des devoirs individuels ne doivent pas servir à valider le paradigme du nihilisme, défini comme anarchie généralisée, absence de toute légitimité, « incertitude, dilettantisme et scepticisme » pour reprendre les expressions chères à Nietzsche. L’âge postmoraliste réserve plus d’une surprise : les obligations morales vis-à-vis de soi-même périclitent mais de nouveaux consensus autour de la vie, de la mort et du corps s’établissent, les impératifs absolus relatifs à soi se délitent mais la culture individualiste contemporaine ne justifie pas toutes les pratiques, même fondées sur le consentement libre des sujets, des interdits éthiques sont réaffirmés qui ne se moulent plus dans le cadre de la morale individuelle. Ainsi le moment postmoraliste lance-t-il comme un défi social aux présupposés kantiens : oui, on peut se reconnaître obligé envers soi-même, les légitimités humanistes se renforcent alors même que s’éloigne la culture de la morale individuelle. Rien n’est plus inexact que d’assimiler le néo-individualisme à un « laisser-aller » sans frein : partout des limites et des règles sont exigées, partout les grands référentiels autrefois véhiculés par la morale personnelle, le travail, l’hygiène, le respect et le développement de soi rebondissent d’une autre manière, mobilisent les passions et préoccupations subjectives. Le respect de l’humanité en sa propre personne n’est plus un commandement clair et précis de la raison pratique, mais plus que jamais dominent les soucis d’hygiène et de développement personnel. Si la sortie de l’âge péremptoire du devoir signifie moins d’autocontrôle « idéal », elle ne signifie pas dérégulation chaotique des comportements individuels et sociaux : les obligations intérieures catégoriques sont obsolètes, mais la nouvelle culture sanitaire et professionnelle ne cesse de renforcer l’intériorisation des normes collectives. Nul doute que la décrédibilisation de la morale individuelle ne signifie un pas supplémentaire dans la logique historique de l’individualisme, à condition d’ajouter que le pouvoir social d’encadrement des comportements ne fait que poursuivre autrement sa course ; il n’y a de gain d’autonomie subjective qu’accompagnée d’un surcroît de contrôle social hétéronome, lequel, opérant au nom de l’intérêt même des individus, peut réglementer de plus en plus près, dans le consensus social et sans injonction autoritaire, l’existence quotidienne.

 

choisir sa mort ?

 

Le suicide et la faute

 

Longtemps, parmi les commandement de la morale individuelle, celui de conserver sa vie a bénéficié d’une autorité suréminente. Les devoirs envers soi-même et ceux envers la société, obligeant l’homme à respecter sa propre vie, le suicide ne pouvait qu’être assimilé à un acte indigne. Le procès moderne de laïcisation des valeurs n’a nullement rompu avec la tradition religieuse de réprobation du suicide, il en a modifié les raisons : de transgression des devoirs de l’homme envers Dieu, il s’est transformé en crime social et faute morale vis-à-vis de soi-même. Le suicide est dénoncé par Rousseau comme « une mort furtive et honteuse… un vol fait au genre humain » ; Comte le tient pour un acte immoral parce que en se tuant l’homme se dérobe à ses obligations envers la société ; Durkheim le condamne parce qu’il offense le culte de la personne humaine constitutif de notre morale. Crime social, le suicide apparaît également comme une inobservation des devoirs de l’homme envers lui-même, un signe de lâcheté face aux difficultés de la vie. L’homme qui met fin à ses jours n’est pas seulement immoral parce qu’il se dérobe à ses obligations envers la collectivité mais parce qu’il se soustrait à un devoir individuel absolu. Ainsi Kant peut-il considérer la conversation de soi-même comme le premier et le plus important des devoirs de l’homme envers soi, l’homme qui se détruit s’offense lui-même, il attente à la dignité de l’humanité en sa propre personne puisqu’il dispose de son corps comme d’un simple moyen. Libéré de la notion de péché, le suicide est devenu un comportement immoral en lui-même et pour lui-même.

La pensée moraliste a refusé de tirer toutes les conséquences du principe de souveraineté individuelle constitutif de l’âge moderne démocratique, elle s’est insurgée contre l’axiome individualiste affirmant le sujet fondamentalement propriétaire de lui-même et, comme tel, libre de pouvoir raccourcir sa vie à son gré. Si la révolution de 1789 a cessé de considérer le suicide comme un crime, la pensée morale, elle, est restée largement inflexible : les devoirs vis-à-vis de soi sont premiers, ils ont une autorité supérieure aux droits subjectifs, ils interdisent catégoriquement de nous détruire. L’Etat et le droit modernes se sont détachés de leurs liens millénaires avec l’au-delà religieux et se sont réaménagés à partir des droits de l’individu, mais la morale et partiellement les mœurs sont restées tributaires, fût-ce de manière sécularisée, du schème religieux de la primauté des devoirs, elles ont reconduit l’absoluité de l’impératif d’autoconservation à rebours de la radicalité libérale individualiste.

La plus élémentaire observation du présent signale la fin de ce cycle rigoriste. Le suicide s’est massivement délesté de l’idée de faute ; dans nos sociétés il n’a plus de connotation immorale, métamorphosé qu’il est en drame psychologique et tragédie intime. Alors que l’acte d’autodestruction n’appelle plus le blâme collectif, la conservation de soi a cessé d’être regardée comme un devoir absolu envers soi-même : le suicide est un malheur personnel, il n’est plus un manquement à une obligation morale, il suscite davantage l’interrogation que la désapprobation, la compassion que l’ostracisme. Ce changement dans les attitudes et représentations traduit l’effondrement de la culture des devoirs individuels et corrélativement le triomphe de la logique des droits subjectifs déployant ses ultimes conséquences : l’individu s’appartient d’abord à lui-même, plus aucun principe n’est au-dessus du droit à disposer de sa propre vie. Le recul de l’encadrement religieux, la légitimité croissante des valeurs de liberté privée, la généralisation de la culture psychologique ont convergé pour « démoraliser » la mort volontaire. L’âge moraliste stigmatisait le suicide comme une offense à un devoir individuel et social ; l’âge postmoraliste y reconnaît le signe extrême du désespoir, un symptôme dépressif, l’effet d’un déficit communicationnel et affectif. Parfois une autodélivrance. Le référentiel psychologique a éclipsé les commandements impératifs de la morale individuelle, le devoir de nous conserver en vie s’est vidé de sa substance, nous lui avons substitué le droit à ne pas souffrir sans que pour autant soit déculpabilisé tout à fait l’acte suicidaire. Le moment qui bascule hors du devoir n’évacue pas tout jugement moral, il renverse la direction des responsabilités : la faute n’est plus accolée à la personne qui se tue, pour l’essentiel elle est assumée par les proches, par ceux n’ayant pas pu ou pas su empêcher l’acte d’autodestruction. Dans notre culture individualiste remodelée par le psychologisme, les devoirs envers soi-même ont cédé le pas aux exigences intériorisées d’écoute et de soutien affectif des personnes de notre entourage.

Pour ne plus être un manquement à un devoir, le suicide ne s’impose pas néanmoins comme un droit au sens strict. Il n’est à proprement parler ni illégitime ni légitime : ceux qui ne viennent pas en aide aux personnes cherchant à mettre fin à leurs jours sont reconnus coupables de non-assistance à personne en danger, ceux qui l’exhortent – Jim Jones et le suicide collectif du « Temple de Dieu » - sont tenus pour des criminels ou des monstres, ceux qui indiquent avec précision les moyens de se donner la mort déclenchent des tollés et sont désormais passibles de sanctions pénales. L’émotion suscitée par le livre Suicide, mode d’emploi illustre les antinomies de la culture individualiste postmoraliste : d’un côté, le suicide n’est plus considéré comme une indignité morale, de l’autre, on s’insurge contre les publications livrant l’information adéquate pour y parvenir. Chacun est reconnu maître de sa vie, mais la société s’emploie à empêcher, de différentes manières, les êtres de « réussir » leur acte d’autodestruction ; chacun est reconnu autonome mais plus que jamais la fragilité émotionnelle des personnes légitime des mesures de protection, de réglementation, d’interdiction. Contradictions de l’âge néo-individualiste qui exprime le basculement du suicide dans le cadre de la seule morale interindividuelle : il n’y a plus de devoirs envers soi-même, ce n’est plus le respect de la vie d’autrui et la considération de la fragilité psychologique des personnes qui sous-tendent le débat de la mort volontaire dans les démocraties contemporaines.

 

Le droit à une mort douce

 

L’attitude vis-à-vis de l’euthanasie est tout aussi significative du glissement postmoraliste de nos sociétés. Dans les Etats démocratiques « avancés », on assiste en effet à un très large mouvement de légitimation sociale de l’euthanasie, la reconnaissance du principe de liberté individuelle face à la mort est à présent dominante : en 1987, 85% des Français étaient favorables à ce que soit reconnu au malade frappé d’une maladie grave ou incurable le droit d’être aidé à mourir, 79% déclaraient qu’il faut respecter le désir de mourir du malade s’il l’a exprimé au préalable par écrit, 76% soutenaient le principe d’une modification du Code pénal afin que ceux qui aident les personnes à mourir ne soient plus passibles de poursuites judiciaires. Même les catholiques pratiquants participent du mouvement : 44% d’entre eux se déclaraient favorables au principe de l’euthanasie active. Il en va de l’euthanasie comme du suicide : à l’âge du néo-individualisme, les commandements irréfragables des devoirs envers soi-même sont disqualifiés, aucune fin idéale ne dépasse le droit des personnes à disposer de leur propre vie, de leur propre mort.

Depuis les années 1970, congrès, manifestes et associations en faveur de l’euthanasie se multiplient qui dénoncent la « morale insensible » et les dispositions du Code pénal interdisant au corps médical de donner la mort quand celle-ci est voulue et considérée comme un bienfait pour le malade atteint d’une maladie incurable et endurant des souffrances atroces et inutiles. Toutes les associations ne militent pas pour les mêmes objectifs, certaines ne prônent que l’euthanasie passive, d’autres l’euthanasie active si les souffrances du patient deviennent intolérables et si telle est la volonté explicite du sujet. Ainsi les personnes valides sont-elles encouragées à signer un texte précisant les conditions dans lesquelles elles souhaitent voir le corps médical abréger leurs souffrances. Le but essentiel est d’obtenir que les pouvoirs publics reconnaissent la légalité de cette « déclaration de volonté de mourir dans la dignité », ultime expression de l’individualisme revendiquant le droit de mourir à la demande, le droit au « suicide médicalement assisté » : à l’instar de la famille, du sexe, de la procréation, de la religion, le rapport à la mort tend à se recycle dans la logique du droit subjectif et des options libres.

Pour autant, en l’état actuel, le mouvement en faveur d’une légalisation de l’euthanasie est loin d’être général. L’Eglise catholique et le Conseil de l’ordre s’élèvent solennellement contre toute éventuelle modification législative. En commission, les députés européens peuvent adopter un projet permettant de donner la mort à ceux qui en font la demande lorsque l’existence a perdu pour eux toute dignité, mais le Parlement s’abstient de voter une loi sur laquelle les positions sont très divisées. Même le corps social, lorsqu’il est invité à se prononcer, recule devant la perspective d’un statut légal de l’euthanasie : en 1991, dans l’Etat de Washington, les citoyens ont rejeté – de peu, il est vrai -, par référendum, une proposition de loi autorisant les médecins à aider à mourir les patients qui le souhaiteraient. Nous assistons à un large processus de légitimation sociale de l’euthanasie et simultanément au refus, au moins par toute une partie de la population, du principe de sa réglementation législative. Certes, les milieux religieux sont les plus hostiles à une modification de la loi, mais, au-delà même de cette sphère, nombreux sont ceux qui se déclarent sensibles aux possibles « dérives » incontrôlables de l’euthanasie, aux pressions psychologiques qui peuvent s’exercer sur les grands malades, aux risques d’erreurs de diagnostic, au risque encore de voir précipiter la mort alors même que le patient peut changer d’avis sans pouvoir toujours s’exprimer. Persistance des impératifs de la morale individuelle ? Pas le moins du monde : nous ne croyons plus au devoir interindividuel de respecter la vie d’autrui et la peur d’accorder le droit de donner la mort au corps médical.

Reste que le débat sur l’euthanasie est une nouvelle illustration des antinomies de l’âge postmoraliste : d’un côté est affirmé le droit de chacun de disposer de sa propre vie, de l’autre est reconduit l’interdit éthique d’administrer la mort, fût-ce avec le consentement libre et éclairé des patients. Cette contradiction est-elle socialement indépassable ? Déjà, certains Etats reconnaissent une valeur juridique au « testament biologique » : en 1990, l’Etat de New York a adopté une loi selon laquelle tout adulte peut confier, dans une déclaration signée, à une tierce personne le droit de prendre toutes les décisions concernant sa santé, y compris celle de mettre fin à ses jours s’il n’est plus en mesure de le faire. La loi, partout, interdit aux médecins de donner la mort, mais les tribunaux sont fréquemment conduits à admettre des cas limites, à dépénaliser l’euthanasie avec l’appui des circonstances atténuantes, à autoriser l’arrêt de certains traitements : depuis 1986, aux Etats-Unis, les médecins ont le droit d’interrompre toutes les formes de traitement médical pour les patients en état de coma irréversible s’ils en ont exprimé antérieurement le désir et si leur famille donne leur accord. Depuis près de vingt ans, la jurisprudence des Pays-Bas est de plus en plus libérale qui dépénalise l’euthanasie pratiquée dans certaines conditions précises ; dans cette continuité, une loi est en passe d’être adoptée qui légalisera la pratique de la « mort douce » : les médecins qui administrent l’euthanasie en respectant un certain nombre de conditions (souffrance intolérable du malade, expression libre et réitérée de la volonté de mourir, consultation d’un confrère, information des autorités sanitaires) ne seront plus poursuivis devant les tribunaux. Les démocraties contemporaines hésitent entre deux voies : celle rigide du refus de «l’homicide légal », celle, tolérante et personnalisée, de l’encadrement légal de la mort choisie.

A l’évidence, nul n’est à même de savoir laquelle de ces deux tendances l’emportera dans l’avenir : l’hostilité persistante envers la légalisation est-elle un « archaïsme » culturel appelé tôt ou tard à disparaître sous la pression accrue des droits subjectifs ou représente-t-elle une tendance lourde de l’âge individualiste ? Les progrès scientifiques, le développement des soins palliatifs peuvent sans doute modifier quelque peu les données du problème, mais il serait naïf de croire qu’ils supprimeront dans tous les cas la question. Est-il pensable, est-il probable que dans des sociétés où le droit de chacun à disposer de sa vie est massivement légitime, où la douleur est un scandale intolérable, soit rejetée indéfiniment la reconnaissance légale de l’euthanasie, dès lors que celle-ci est clairement demandée et répétée par les malades ? On peut en douter. Le combat pour le droit de mourir dans la dignité n’en est qu’à son commencement.

Certes, toute connotation de morale individuelle n’a pas disparu. Dans la mort volontaire est salué l’ultime acte de liberté de l’homme refusant la déchéance et la dégradation de soi, le droit à l’euthanasie est fréquemment légitimé au nom de la dignité humaine : il s’agit de mourir debout, non comme « une viande de laboratoire ». Cela étant, il est difficile de ne pas voir que ce qui sous-tend avant tout la nouvelle légitimité de l’euthanasie est moins une raison morale idéale que l’horreur existentielle suscitée par les agonies interminables, par la frénésie thérapeutique et les souffrances inutiles. Dans nos sociétés, la souffrance physique est devenue psychologiquement intolérable, c’est notre fragilité face à la douleur, notre incapacité à affronter l’idée ou le spectacle du calvaire qui nourrit l’approbation de masse des actes d’euthanasie voulue. Le crédit collectif dont bénéficie l’euthanasie est autant à relier à l’hypersensibilité contemporaine à la douleur qu’à l’élargissement de la logique des droits subjectifs ; ensemble ils ont imposé le droit individualiste à une « mort douce », le droit à ne pas souffrir, à accélérer le processus de la mort. L’agonie est devenue « inhumaine » : ce qui est moralement digne, ce n’est plus le devoir de vivre et d’accepter la douleur, c’est le devoir du médecin d’abréger les souffrances et de respecter la volonté des patients.

La vague en faveur de l’euthanasie volontaire est l’occasion de corriger l’image caricaturale de l’individualisme postmoraliste véhiculée par ceux qui assimilent à une culture « folle », rebelle à toute moralité. L’analyse est courte qui voit dans le pouvoir débridé de la technoscience et l’expansion des droits subjectifs la même logique déchaînée conduisant à la négation de l’humanité de l’homme. Au vrai, loin que l’essor de l’individualisme nourrisse invariablement la marche irrépressible de la technique, il est aussi bien ce qui s’emploie à en arrêter les excès démiurgiques. Tel est le sens de la revendication du droit à l’euthanasie qui est d’abord le refus de l’acharnement thérapeutique, dénonciation du jusqu’au-boutisme de la médecine parfois plus soucieuse de maîtrise pour la maîtrise que de « justes soins ». Sans doute le droit à l’euthanasie est-il une manifestation exemplaire de l’individu-roi, mais dans le même temps il signifie une demande de limites concernant le pouvoir médical lui-même. Il faut récuser l’idée que la dynamique des droits individualistes travaille par essence à l’abolition des barrières constitutives de l’humain : de fait, elle fonctionne ici comme vecteur d’humanisation de la pratique médicale, elle s’emploie à privilégier la « qualité » de la mort par rapport à la performance technicienne, à respecter la volonté des vivants jusqu’au seuil de la mort. N’en déplaise à la pensée néo-conservatrice, la culture individualiste contemporaine n’est pas synonyme de barbarie : que fait-elle, en l’espèce, sinon favoriser les valeurs humanistes, refuser la prolongation démentielle et inhumaine de la vie, exiger la prise en compte des volontés de ceux qui souffrent atrocement ? Il est simpliste de croire que l’univers de la technoscience et celui de l’individualisme soient sans dissonance : des contradictions surgissent de leur développement spécifique, l’intérêt des individus et l’intérêt de la science ne vont pas nécessairement de concert. L’essor des valeurs individualistes et l’érosion des devoirs traditionnels n’abolissent pas tout interdit, ils ont conduit précisément à l’exigence de nouvelles bornes éthiques face aux pouvoirs accrus de la science. Il n’y a pas à désespérer du libéralisme postmoraliste : la demande de reconnaissance des droits subjectifs concernant sa propre mort va dans le sens d’une éthique ayant le respect de l’homme pour finalité suprême.

éditions Gallimard, collection folio essais

p. 103 à 117

mots-clés :

moral, suicide, devoir, obligation / interdit, néo-individualisme, euthanasie, liberté individuelle, droit de mourir, dignité

Catégorie :

refonder le libéralisme

Par INES CUSSETPublié le 10 févr. 2016 à 14:27 ♦ Mis à jour le 02 mars 2016 à 21:43

Judith Shklar était née dans une famille juive de Riga, en Lettonie, comme cet autre grand penseur anglo-saxon, Isaiah Berlin. En 1940, sa famille avait fui l’occupation soviétique des pays baltes, qui succéda au Pacte germano-soviétique d’août 1939.

Comme I. Berlin, elle avait donc l’expérience des deux totalitarismes qui dévastaient alors l’Europe. Et, comme lui, elle entreprit de refonder le libéralisme, après la tragique époque où celui-ci avait paru succomber sous les coups des idéologies fasciste et communiste. Isaiah Berlin aussi, de son côté, à Oxford, était engagé dans la même tentative de restauration libérale. Mais Judith Shklar jugeait l’orientation d’Isaiah Berlin conservatrice par excès de prudence. Certes, après l’orgie idéologique des années 30 et 40, il fallait en passer par une phase de dégrisement idéologique. Mais la théorie de Berlin, visant à identifier, pour la préserver une « liberté négative » (le fait de n’être pas contraint) en la distinguant des libertés positives (libertés de pouvoir faire), ne lui paraissait pas satisfaisante.

Charles Taylor - Multiculturalisme - 3e partie

Par INES CUSSETPublié le 02 mars 2016 à 11:09

Pour découvrir le texte de Lina Mahdi avait sélectionné à l'intention de notre bibliothèque commune: cliquez ci-contre

Ebola, un enjeu de développement

Par INES CUSSETPublié le 13 janv. 2016 à 11:41 ♦ Mis à jour le 22 févr. 2016 à 16:13

Quel projet politique pour l'individu post-moderne ?

Par INES CUSSETPublié le 05 févr. 2016 à 07:07 ♦ Mis à jour le 05 févr. 2016 à 07:13

« Culture du narcissisme et démocratie »

mots clés : identité personnelle – « maître dans sa propre maison » (âge classique) – romantisme – éthique de l’authenticité vs culture du narcissisme – la Distinction – marketing de l’Originalité (styles de vie) – sujet post-moderne

Catégorie :

Page 1 / 3 Page suivante > Dernière page >>

haut de page