Economie

Les rémunérations obscènes

Par INES CUSSET, publié le mardi 28 novembre 2017 10:48 - Mis à jour le mardi 28 novembre 2017 11:00
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L'ouvrage de Philippe Steiner (éditions Zones) quoique déjà un peu ancien (2012) méritait un compte-rendu. Nihil novi sub sole [2]

Le terme « obscène » est emprunté à Barak Obama qui s’exprimait ainsi en 2010, lors du Discours sur l’état de l’Union, à propos des bonus issus des profits massifs que se partage le monde de la finance après les coûteuses opérations de renflouement de l’année précédente. D’autant plus obscènes que ces gratifications pharamineuses devraient être associées à la réussite et non pas à un échec. Mais force est de constater que malgré les déclarations politiques et les bonnes intentions, rien n’a changé alors que la crise fait sentir ses effets de plus en plus durement. En France, par exemple, ni le code de gouvernance édicté par le Medef, ni le décret encadrant les bonus des traders promulgué en novembre 2009 ne prévoient la moindre sanction en cas de non-respect des règles fixées. L’auteur rappelle d’ailleurs que ce décret est provisoire et limité aux banques aidées par l’Etat, et il cite la réaction de la CFDT qui tranchait avec la satisfaction affichée du Medef : François Chérèque parlait de « la naïveté déconcertante » du gouvernement… Une naïveté qui contrastait alors singulièrement avec l’acuité de certains ministres du même gouvernement pour repérer et dénoncer les fraudes aux prestations sociales !

L’auteur étudie le système des rémunérations des grands patrons et l’éventail des argumentaires destinés à justifier ces revenus astronomiques. Il constate en sociologue que les Français, s’ils sont conscients de l’explosion des inégalités depuis l’essor du capitalisme financier dans les années 80, sont assez peu au fait du détail de ces inégalités abyssales. En particulier, la forme de distribution des revenus est mal connue : la majorité la représente sous la forme d’un triangle, avec beaucoup de pauvres à la base et peu de riches au sommet, ou bien comme un losange (peu de pauvres, peu de riches et une large classe moyenne, la configuration à laquelle la plupart se rangent), alors que la figure a la forme d’un losange tronqué à sa base. De même, peu d’entre eux connaissent le rapport exact entre le revenu d’un patron de grande entreprise et celui d’un smicard : de 1 à 177 en France et de 1 à 300 aux Etats-Unis. La crise n’est pas une calamité pour tout le monde : sept dirigeants de « hedge funds » new-yorkais, ces fonds de placement peu régulés, ont gagné plus d’un milliard de dollars en 2009 et les 25 meilleures rémunérations dans ce secteur ont doublé la mise par rapport à l’année précédente. Je vous passe la litanie des chiffres, elle est déprimante et dépasse l’entendement. En voici un pourtant, qui est éloquent et illustre parfaitement l’obscénité que donne à voir cette soi-disant élite financière : la banque Goldman Sachs a provisionné à elle seule en 2009 une enveloppe de 20 milliards de dollars pour les bonus, soit l’équivalent de ce que le G8 consacre à la lutte contre la faim dans le monde.

Comment justifier une telle disproportion dans les salaires, alors que la tendance au cours du XXe siècle jusqu’au début des années 80 était plutôt à la réduction des inégalités ? Philippe Steiner passe en revue les arguments avancés, à commencer par le plus classique, celui qui invoque la loi de l’offre et de la demande. « Les patrons seraient-ils soudainement devenus plus rares au cours de ces trois dernières décennies ? », demande-t-il. En fait le revenu des dirigeants est décidé par un « comité de rémunération » qui est l’émanation du conseil d’administration et qui est composé de patrons qui conviennent entre eux d’un chiffre qui reflète plutôt la moyenne des salaires pratiqués que la valeur du dirigeant ou sa capacité à développer l’entreprise qui, par le jeu des fusions-acquisitions, augmente mécaniquement sa taille et sa capitalisation. D’autant qu’intervient aussi le facteur chance. L’auteur cite une étude qui a montré que la hausse des rémunérations des patrons américains du secteur pétrolier est due pour moitié à la montée du cours du brut plutôt qu’à leurs mérites propres. Autre argument évoqué, celui qui compare les revenus des grands patrons ou des traders aux rémunérations très élevées de certains artistes ou sportifs, toujours réglé sur la loi de l’offre et de la demande. La comparaison n’est pas convaincante car en l’occurrence ce sont les modes techniques de diffusion, télévision ou internet, qui ont décuplé la capacité de ces superstars à répondre à la demande des consommateurs et qui font que de minuscules différences entre les vedettes peuvent se traduire en gigantesques différences de gains.

Parmi les arguments avancés pour justifier les revenus astronomiques des grands patrons, il en est un qui laisse apparaître leur ego surdimensionné et prédateur. L’auteur cite la déclaration d’Antoine Zacharias, ancien PDG de Vinci au cours de son procès pour abus de biens sociaux : « Les actionnaires sont forcément gagnants puisque j’ai multiplié par mille la capitalisation boursière de Vinci », disait-il. Philippe Steiner s’arrête sur ce « j’ai multiplié» et dénonce la fiction qui permet au dirigeant de placer un « je » en lieu et place des dizaines de milliers de salariés, de leur travail et de leurs innovations.

On n’a pas parlé des retraites chapeau, des parachutes dorés et autres gracieusetés que ces surhommes s’offrent sur notre dos. Car au final c’est nous qui payons, par les prix à la consommation ou par le chômage, ce qui revient au même. C’est à dire comme consommateurs ou pour satisfaire aux 15% de rendement des fonds de pension qui exigent de réduire les frais de personnel et donc de délocaliser.

Face à l’impuissance des politiques, livrés pieds et poings liés à la finance à cause des emprunts contractés pour la dette publique, reste l’indignation active des citoyens. Philippe Steiner évoque les campagnes consistant à révéler les rémunérations indues de certains dirigeants, une « stratégie de la honte » qui contraint parfois les entreprises à faire marche arrière car le coût en termes d’image et de réputation devient trop élevé. Dans ce combat, le rôle des medias ou du web est essentiel. Dont acte[1].

 

[1] Abréviation de l'expression "ce dont il est donné acte" ou "ce dont il est pris acte". Elle est généralement utilisée dans le vocabulaire et le lexique juridique et placée à la fin d'un communiqué. Elle signifie que l'information a été retenue et qu'on peut en tirer avantage plus tard. Exemple : Cette expérience fut désastreuse. Dont acte.

[2] Nihil novi sub sole : rien de nouveau sous le soleil. Adage antique qui souligne — et soulignait déjà ! — que les mœurs des hommes ne changeaient pas, contrairement aux apparences et aux croyances.

Compte-rendu de Jacques Munier sur France Culture (12.07.2012)

 

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