refonder le libéralisme

Catégories : Débats, Les fondements de l'économie et de la sociologie

Judith Shklar était née dans une famille juive de Riga, en Lettonie, comme cet autre grand penseur anglo-saxon, Isaiah Berlin. En 1940, sa famille avait fui l’occupation soviétique des pays baltes, qui succéda au Pacte germano-soviétique d’août 1939.

Comme I. Berlin, elle avait donc l’expérience des deux totalitarismes qui dévastaient alors l’Europe. Et, comme lui, elle entreprit de refonder le libéralisme, après la tragique époque où celui-ci avait paru succomber sous les coups des idéologies fasciste et communiste. Isaiah Berlin aussi, de son côté, à Oxford, était engagé dans la même tentative de restauration libérale. Mais Judith Shklar jugeait l’orientation d’Isaiah Berlin conservatrice par excès de prudence. Certes, après l’orgie idéologique des années 30 et 40, il fallait en passer par une phase de dégrisement idéologique. Mais la théorie de Berlin, visant à identifier, pour la préserver une « liberté négative » (le fait de n’être pas contraint) en la distinguant des libertés positives (libertés de pouvoir faire), ne lui paraissait pas satisfaisante.


Elle y voyait une manière de prolonger la tendance des libéraux du XIX° siècle à défendre des idées aristocratiques ou bourgeoises  une manière, dans le contexte de l’époque, de figer les inégalités sociales. C’est pourquoi, plutôt que les penseurs optimistes des Lumières, Judith Shklar invitait à relire Montaigne, le porte-parole d’un humanisme défensif, à l’époque des guerres de religion.

Judith Shklar imagina donc de refonder le libéralisme sur un renversement de perspective : partir du point de vue des victimes, de ceux qui ont à craindre de subir la cruauté  celles de pouvoirs, comme celle de leurs semblables. Elle a baptisé sa doctrine le « libéralisme de la peur ».

Cela rappelle la communauté des ébranlés de Patocka.

Contrairement aux libéraux du XIX° encore, - qui imaginaient avec optimisme l’histoire humaine comme le développement irrésistible de la liberté et de l’autonomie et la convergence finale de toutes les sociétés dans une apothéose splendide, sa vision à elle était minimale et défensive. Elle était bien placée pour savoir que la liberté et l’émancipation pouvaient enregistrer des chocs en retour, des reculs dramatiques. Et afin de pouvoir prétendre à une portée universelle, le libéralisme devait, à ses yeux, se limiter à prescrire aux institutions politiques quelques principes essentiels. Le pouvoir doit être rendu impersonnel. On doit lui fixer des limites. Et afin de le neutraliser, il convient de le disperser. En cela, elle se rapprochait de la vision procédurale de la justice, prônée par son ami John Rawls.

Mais le libéralisme de Judith Shklar ne se limite pas à fixer à l’action publique des limites, afin de protéger le citoyen. Il doit aussi empêcher les rapports de domination  donner aux individus les moyens de leur autonomie. Cela passe par l’élimination des inégalités lorsque celles-ci empêchent les individus d’atteindre les fins qu’ils se sont fixés. Ainsi que par le plein emploi, car dans un pays qui, comme les Etats-Unis, vit dans la hantise de l’ancien esclavagisme, la dignité s’acquiert à travers le travail libre.

A la fin de sa vie, Judith Shklar a bataillé contre le communautarisme. A la différence des enfants de 68, elle était très méfiante envers les communautés  celles-ci, disait-elle, engendrent souvent un conformisme étouffant et exercent un contrôle social tatillon sur leurs membres. En outre, lorsque chacun s’enferme dans son identité culturelle, que chaque communauté exige le respect de son authenticité, l’espace de négociation entre elles rétrécit au point de disparaître. Or, la démocratie, c’est essentiellement un ensemble de procédures de négociation.

France Culture ­­— Brice Couturier — les idées claires ­— 4 février 2016

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par INES CUSSET le 02 mars 2016 à 21:43

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