Littérature

le théâtre sort de son cadre

Par INES CUSSET, publié le mardi 20 décembre 2016 06:26 - Mis à jour le mardi 20 décembre 2016 06:31

Le texte a été choisi et proposé par Clémence Deligne

Mots-clés: concept de spectacle, théâtres fermés, fête, culture, idéologie, participer, activement, passivement, manifestation collective, rite collectif, débat culturel, participation
    
En 1979 et 1980 on théorisait certaines nouveautés déjà mûres, mais entre-temps on commençait à se poser avec perplexité des questions à propos d’autres nouveautés, pour ainsi dire plus neuves.


Les nouveautés mûres concernaient une évolution sensible  du concept de spectacle : un phénomène des années 1970. Lentement des foules, pas seulement de jeunes, étaient sorties des théâtres fermés : d’abord avec le théâtre en coin de rue, idée brechtienne, et son jeune frère le street-theater, et les happenings ; ensuite les fêtes, le théâtre-fête et la fête-théâtre… Sur tous ces sujets il existe déjà une vaste littérature théorique ; et la littérature théorique, comme on le sait, rend respectables, quand elle ne les tue pas, les faits inattendus, qui ainsi cessent de l’être. Lorsque les fêtes sont devenues le fait des municipalités, touchant des villes entières dans leurs couches sociales les moins marginales, et échappant à ceux qui les organisaient « en marge », elles sont sûrement devenues un « genre » comme le roman policier, la tragédie classique, la symphonie même si nous ne sommes pas snobs au point de dire qu’elles ont perdu toute saveur. Et, face à ces nouvelles esthétiques, sociologies et sémiotiques de la fête, il n’y a plus rien à dire. La nouveauté dérangeante, par contre, est née avec l’apparition d’une chose à laquelle on a donné l’étiquette plus ou moins malicieuse de « culture comme spectacle ». 
C’est une expression ambiguë : comme si le théâtre, la fête ou la fanfare n’étaient pas du ressort de la culture. En parlant de culture comme spectacle, on entendait toutefois quelque chose de précis. En fait, même après des décennies d’anthropologie culturelle on est enclin à parler de culture dans le seul cas de « haute » culture (littérature savante, philosophie, musique classique, art de galerie et théâtre de scène). On parle donc de culture comme spectacle dans le cadre d’une idéologie de la Culture avec un C majuscule. En d’autres termes, on part du présupposé que le spectacle est amusant, ou légèrement culpabilisant, tandis qu’une conférence, une symphonie de Beethoven, une discussion philosophique sont des expériences ennuyeuses (donc « sérieuses »). Les parents sévères interdisent à l’enfant qui a eu une mauvaise note à l’école d’aller à un « spectacle », non pas d’aller à une manifestation culturelle (qui, au contraire, est supposée lui faire du bien). 
Une autre caractéristique de la manifestation culturelle « sérieuse » est le fait que le public ne doive pas y participer : il écoute ou regarde ; dans ce sens, même un spectacle (c’est-à-dire ce qui autrefois était un spectacle au sens mauvais du terme) peut devenir « sérieux » quand le public cesse d’y participer activement mais y assiste passivement. Il est donc possible que le public de la comédie grecque y assiste en crachant des noyaux de fruits et en se moquant des acteurs, mais aujourd’hui, dans un amphithéâtre dûment archéologisé, la même comédie est plutôt culture que spectacle et les gens se taisent (espérons-le, en s’ennuyant). 
Or, au cours de l’année dernière, des faits inquiétants se sont produits. Des centres culturels qui depuis des années organisent des débats, des conférences, des colloques ont dû faire face à une troisième phase. La première était la phase normale jusqu’en 1968 : quelqu’un parlait, le public, en quantité raisonnable, écoutait, avec quelques questions bien élevées à la fin, et tout le monde rentrait à la maison au bout de deux heures. La deuxième est la phase de soixante-huit : quelqu’un essayait de parler, un public turbulent lui contestait le droit de prendre la parole de façon autoritaire, quelqu’un d’autre, parmi le public, parlait à sa place (de façon tout aussi autoritaire, mais on ne s’en est aperçu que lentement), à la fin on votait n’importe quelle motion et tout le monde rentrait. La troisième phase, par contre, fonctionne ainsi : quelqu’un parle, le public s’amasse en quantité invraisemblable, assis par terre, se pressant dans les espaces avoisinants, parfois sur les escaliers d’entrée, il supporte que l’orateur parle pendant une, deux, trois heures, participe à la discussion pendant deux heures et ne veut jamais rentrer à la maison. 
La troisième phase peut être liquidée par un coup exemplaire de dialectique de nouveau philosophe : nous sommes au moment du reflux : ennuyée par la politique, la nouvelle génération (mais aussi la vieille) veut maintenant écouter des « paroles vraies » ; c’est justement la Haute Culture qui reprend le dessus. Mais il suffit d’être un peu plus conservateur qu’un nouveau philosophe pour ressentir un certain malaise. Car ces nouvelles masses (et je crois bien que l’on peut parler de « masses » même si leur aspect n’est pas celui des masses sportives ou des masses rock) vont aux manifestations culturelles, écoutent très attentivement, font des interventions qui vont de la participation lucide et savante au cri de l’âme, mais se comportent comme si elles étaient à une fête collective : les participants ne crachent pas des noyaux, ils ne se déshabillent pas non plus, mais il est évident qu’ils viennent aussi parce que l’événement est collectif, c’est-à-dire pour être ensemble. 
Parmi tous les exemples que je pourrais prendre, celui qui m’a le plus frappé est la série de conférences ou rencontres avec les philosophes, organisées par la bibliothèque municipale de Cattolica. On en a beaucoup parlé. Il est étonnant qu’une petite ville de quelques milliers d’habitants, en basse saison, organise des rencontres avec la Philosophie. On est encore plus étonné quand on s’est rendu compte qu’à certaines de ces rencontres participaient quelquefois un millier de personnes. Que les séances duraient quatre heures, que les questions allaient de l’intervention de celui qui savait déjà tout et s’engageait dans une polémique savante avec l’orateur à l’intervention sauvage de celui qui demandait au philosophe son opinion sur la drogue, sur l’amour, sur la mort ou sur le bonheur. […] En réalité beaucoup venaient d’ailleurs […] J’ai constaté que beaucoup venaient de Bologne, la ville où je fais des cours trois jours par semaine.  Pourquoi une personne doit-elle aller de Bologne à Cattolica pour entendre ce que je dis en moins de quarante-cinq minutes, alors qu’elle peut venir quand elle le veut pendant l’année scolaire à l’université où l’entrée est gratuite ? La raison est simple : ils ne venaient pas pour moi. Ils venaient vivre l’événement : ils venaient écouter aussi les autres et participer à une manifestation collective. 
Il y a de nombreuses époques historiques pendant lesquelles les discussions philosophiques ou les plaidoiries étaient aussi des spectacles : à Paris, au Moyen Age, on allait suivre les discussions des quaestiones quodlibetales, non seulement pour écouter ce que le philosophe avait à dire, mais pour assister à un tournoi, à un débat, à un événement sportif. Et ne me dites pas qu’on se pressait dans les amphithéâtres athéniens pour assister à une trilogie tragique, avec un drame satirique en prime, seulement pour rester assis sagement jusqu’au bout. On allait vivre un événement dans lequel comptaient aussi la présence des autres, les étalages de nourriture et de boissons et le site dans sa complexité de festival « culturel ». De la même façon on est allé voir à New York Einstein on the Beach, dont l’action théâtrale  durait plus de cinq heures et était conçue de telle façon que le public puisse se lever, sortir, aller boire quelque chose et en discuter avec les autres, pour ensuite rentrer et ressortir. Entrer et sortir ne sont pas deux composantes strictement nécessaires. J’imagine que dans les arènes on va écouter Beethoven et qu’on suit les symphonies du début jusqu’à la fin. C’est le rite collectif qui compte. Comme si tout ce qui relève de la culture dite « élevée » devait être accepté et inséré dans une nouvelle dynamique qui permette aussi des rencontres, des expériences collectives. Le conservateur objectera que la Culture avec un C majuscule, ainsi assimilée ne donne rien parce que la concentration nécessaire manque. On lui répondra (si on est bien élevé – mais il existe des alternatives plus brutales) qu’on ne sait pas ce qu’ « a absorbé » le client normal de la conférence ou du concert, qui somnolait puis sursautait à l’applaudissement final. Le conservateur n’aurait rien à dire contre celui qui apporterait Platon à la plage, même s’il le lit dans le brouhaha, et il encouragerait la bonne volonté de ce baigneur cultivé ; mais il n’aime pas que ce même lecteur aille écouter un débat sur Platon avec des amis, au lieu d’aller en discothèque. Il est peut-être difficile de lui faire comprendre que le spectaculaire n’implique pas nécessairement la perte d’intensité, le manque d’attention, « des intentions légères ». Il s’agit seulement d’une manière autre de vivre le débat culturel. 
Pendant ces derniers mois, en Italie, on a vécu un peu partout les signes avant-coureurs. C’est peut-être un phénomène transitoire. S’il dure, il faudra examiner, avec la même froideur que nous avons adoptée jusqu’à maintenant, ce qui pourrait se passer si l’on atteignait des niveaux de spectaculaire culturel institutionnalisés comme on en trouve aux Etats-Unis. 
Là-bas on n’organise pas seulement des congrès pour spécialistes : on organise souvent des colloques, des journées culturelles sur un sujet quelconque, de la religion à la littérature en passant par la macrobiotique, en les annonçant dans des journaux et en faisant payer l’entrée souvent très cher. L’organisation dépense ce qu’il faut pour s’assurer de la collaboration de personnages à la mode, puis l’événement se déroule comme un spectacle théâtral. Cela peut nous faire horreur. Parfois, cela doit faire horreur. Je me souviens de The Event, organisé en 1978 par Jerry Rubin, jadis héros de la contestation soixante-huitarde et leader des hippies. 
The Event durait de neuf heures à une heure du matin et promettait une « extravagance de l’autoconscience », des expositions, des débats, des conférences sur le zen, la macrobiotique, la méditation transcendantale, les techniques sexuelles, le jogging, la découverte du génie qui se cache en nous, l’art, la politique, plusieurs types de religions, la philosophie populaire. Parmi les « stars » il y avait le célèbre comique noir Dick Gregory, les sexologues Master et Johnson, l’architecte prophète Buckminster Fuller, des prédicateurs religieux, des gens de spectacle. Entrées très chères, publicité dans de grands quotidiens, promesses de bonheur et de découvertes essentielles pour l’évolution intérieure, buffet végétarien, livres de doctrines orientales, prothèses pour les organes sexuels. Les personnes horrifiées l’ont été parce que tout cela était conçu comme un music-hall avec un public bouche bée. Il n’y avait pas de participation, et de toute façon, les participants ne se connaissaient pas. Le spectacle culturel était conçu comme un bar pour hommes et femmes seuls, et d’ailleurs il n’est pas rare de trouver en Amérique la publicité d’une série de concerts très sérieux dans laquelle on annonce que l’entracte du concert est un moment idéal pour rencontrer l’âme sœur. 
Si le spectacle culturel doit prendre ce chemin, il n’y a pas lieu de s’en réjouir. Non pas parce qu’il s’agit d’un spectacle « culturel » mais parce qu’il s’agit d’un « spectacle » au pire sens du terme : une fausse vie représentée sur l’estrade pour que le public, silencieux, ait l’illusion de vivre, par une personne interposée. 
Mais ce sont les dégénérescences d’une société dite justement « du spectacle ». Il n’est pas dit que la culture comme spectacle dont nous parlions soit le produit d’une société du spectacle ; elle peut au contraire en être l’alternative. Une façon d’échapper aux spectacles organisés pour s’en créer d’autres. Et dans cette perspective, gardons les nerfs solides. On verra bien.

Umberto Eco

La societa, cahier n°2, 1980
                                            p.231-238

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