se souvenir…de l'ordre présent des choses

Catégorie : l'héritage de la Grèce et de Rome

Le texte a été choisi et présenté par Céline Carron-Cabaret

Mots clés: mémoire ; religion ; divinité ; poésie ; Homère ; mythologie.

Jean-Pierre Vernant
Mythe et pensée chez les Grecs

Dans un numéro du Journal de Psychologie consacré à la construction du temps humain, M.I. Meyerson soulignait que la mémoire, en tant qu’elle se distingue de l’habitude, représente une difficile invention, la conquête progressive par l’homme de son passé individuel, comme l’histoire constitue pour le groupe social la conquête de son passé collectif. Les conditions dans lesquelles cette découverte a pu se produire au cours de la protohistoire humaine, les formes qu’a revêtues la mémoire à l’origine, autant de problèmes qui échappent à l’investigation scientifique.


Par contre, le psychologue qui s’interroge sur les étapes et la ligne de développement historique de la mémoire dispose de témoignages concernant la place, l’orientation et le rôle de cette fonction dans les sociétés anciennes. Les documents qui servent de base à notre étude portent sur la divinisation de la mémoire et sur l’élaboration d’une vaste mythologie de la réminiscence dans la Grèce archaïque. Il s’agit de représentations religieuses. Elles ne sont pas gratuites. Nous pensons qu’elles concernent directement l’histoire de la mémoire. Aux diverses époques et dans les diverses cultures, il y a solidarité entre les techniques de remémoration pratiquées, l’organisation interne de la fonction, sa place dans le système du moi et l’image que les hommes se font de la mémoire.
Dans le panthéon grec figure une divinité qui porte le nom d’une fonction psychologique : Mnèmosunè, Mémoire. L’exemple, sans doute, n’est pas unique. Les Grecs rangent au nombre de leurs dieux des passions et des sentiments, Eros, Aïdôs, Phobos, des attitudes mentales, Pistis, des qualités intellectuelles, Mètis, des fautes ou des égarements de l’esprit, Até, Lyssa. Bien des phénomènes d’ordre, à nos yeux, psychologique peuvent aussi faire l’objet d’un culte. Dans le cadre d’une pensée religieuse, ils apparaissent sous forme de puissances sacrées, dépassant l’homme et le débordant alors même qu’il en éprouve au-dedans de lui la présence. Le cas cependant de Mnèmosunè semble particulier. La mémoire est une fonction très élaborée qui touche à de grandes catégories psychologiques, comme le temps et le moi. Elle met en jeu un ensemble d’opérations mentales complexes, avec ce que cette maîtrise comporte d’effort, d’entraînement et d’exercice. Le pouvoir de remémoration, avons-nous rappelé, est une conquête ; la sacralisation de Mnèmosunè marque le prix qui lui est accordé dans une civilisation de tradition purement orale comme le fut, entre le XIIème et le VIIIème siècles, avant la diffusion de l’écriture, celle de la Grèce. Encore faut-il préciser ce qu’est cette mémoire dont les Grecs font une divinité. Dans quel domaine, par quelle voie, sous quelle forme s’exerce le pouvoir de remémoration auquel préside Mnèmosunè ? Quels événements, quelle réalité vise-t-il ? Dans quelle mesure s’oriente-t-il vers la connaissance du passé et la construction d’une perspective temporelle ? Nous ne disposons d’autres documents que des récits mythiques. Mais, à travers les indications qu’ils nous apportent sur Mnèmosuné, les activités qu’elle patronne, ses attributs et ses pouvoirs, nous pouvons espérer atteindre quelques traits de cette mémoire archaïque et reconnaître certains aspects de son fonctionnement.
Déesse titane, sœur de Cronos et d’Okeanos, mère des Muses dont elle conduit le chœur avec lesquelles, parfois, elle se confond, Mnèmosunè préside, on le sait, à la fonction poétique. Que cette fonction exige une intervention surnaturelle, cela va de soi pour les Grecs. La poésie constitue une des formes typiques de la possession et du délire divins, l’état d’ « enthousiasme » au sens étymologique. Possédé des Muses, le poète est l’interprète de Mnèmosunè, comme le prophète, inspiré du dieu, l’est d’Apollon. Au reste, entre la divination et la poésie orale telle qu’elle s’exerce, à l’âge archaïque, dans des confréries d’aèdes, chanteurs et musiciens, il y a des affinités, et même des interférences, qui ont été maintes fois signalées. Aède et devin ont en commun un même don de « voyance », privilège qu’ils ont dû payer au prix de leurs yeux. Aveugles à la lumière, ils voient l’invisible. Le dieu qui les inspire leur découvre, dans une sorte de révélation, les réalités qui échappent au regard humain. Cette double vue porte en particulier sur les parties du temps inaccessibles aux créatures mortelles : ce qui a eu lieu autrefois, ce qui n’est pas encore. Le savoir ou la sagesse, la sophia, que Mnèmosunè dispense à ses élus est une « omniscience » de ce type divinatoire. La même formule qui définit chez Homère l’art du devin Calchas s’applique, chez Hésiode, à Mnèmosunè : elle sait – et elle chante – « tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera ». Mais, contrairement au devin qui doit le plus souvent répondre à des préoccupations concernant l’avenir, l’activité du poète s’oriente presque exclusivement du côté du passé. Non son passé individuel, ni non plus le passé en général comme il s’agissait d’un cadre vide indépendant des événements qui s’y déroulent, mais l’ « ancien temps », avec son contenu et ses qualités propres : l’âge héroïque ou, au-delà encore, l’âge primordial, le temps originel.
De ces époques révolues le poète a une expérience immédiate. Il connaît le passé parce qu’il a le pouvoir d’être présent au passé. Se souvenir, savoir, voir, autant de termes qui s’équivalent. Un lieu commun de la tradition poétique est d’opposer le type de connaissance qui appartient à l’homme ordinaire : savoir par ouï-dire reposant sur le témoignage d’autrui, sur des propos rapportés, à celui de l’aède en proie à l’inspiration et qui est, comme celui des dieux, une vision personnelle directe. La mémoire transporte le poète au cœur des événements, auxquels en quelque sorte il assiste, dans l’ordre même où ils se succèdent à partir de leur origine.
Présence directe au passé, révélation immédiate, don divin, tous ces traits, qui définissent l’inspiration par les Muses n’excluent nullement pour le poète la nécessité d’une dure préparation et comme d’un apprentissage de son état de voyance. Pas davantage l’improvisation au cours du chant n’exclut le recours fidèle à une tradition poétique conservée de génération en génération. Au contraire, les règles mêmes de la composition orale exigent que le chanteur dispose, non seulement d’un canevas de thèmes et de récits, mais d’une technique de diction formulaire qu’il utilise toute faite et qui comporte l’emploi d’expressions traditionnelles, de combinaisons de mots déjà fixées, de recettes établies de versification. Nous ne savons pas comment l’apprenti chanteur s’initiait, dans les confréries d’aèdes, à la maîtrise de cette langue poétique. On peut penser que le dressage faisait une large place à des exercices mnémotechniques, en particulier à la récitation de très longs morceaux répétés par cœur. On trouve chez Homère une indication dans ce sens. L’invocation à la Muse ou aux Muses, en dehors des cas où elle se situe, comme il est naturel, à l’ouverture du chant, peut introduire une de ces interminables énumérations de noms d’hommes, de contrées, de peuples, qu’on appelle des Catalogues. Au chant II de l’Iliade, le Catalogue des vaisseaux présente ainsi un véritable inventaire de l’armée achéenne : noms des chefs, contingents placés sous leurs ordres, lieux d’origine, nombre de navires dont ils disposent. La liste s’étend sur 265 vers. Elle s’ouvre par l’invocation suivante : « Et maintenant, dites-mois, Muses, habitantes de l’Olympe – car vous êtes, vous, des déesses : partout présentes, vous savez tout ; nous n’entendons qu’un bruit, nous, et ne savons rien – dites-moi quels étaient les guides, les chefs des Danaens ». Au Catalogue des vaisseaux succède immédiatement le Catalogue des meilleurs guerriers et des meilleurs chevaux achéens, qui débute par une nouvelle invocation aux Muses, et que vient suivre presque aussitôt le Catalogue de l’armée troyenne. L’ensemble forme à peu près la moitié du chant II, en tout près de 400 vers, composés presque exclusivement d’une suite de noms propres, ce qui suppose un véritable entrainement de la mémoire.
Ces recueils peuvent paraître fastidieux. La prédilection que leur marquent Homère et, plus encore, Hésiode montre qu’ils jouent dans leur poésie un rôle de première importance. C’est à travers eux que se fixe et se transmet le répertoire des connaissances qui permet au groupe social de déchiffrer son « passé ». Ils constituent comme les archives d’une société sans écriture, archives purement légendaires, qui ne répondent ni à des exigences administratives, ni à un dessein de glorification royale, ni à un souci historique. Elles visent à mettre en ordre le monde des héros et des dieux, à en dresser une nomenclature aussi rigoureuse et complète que possible. Dans ces répertoires de noms qui établissent la liste des agents humains et divins, qui précisent leur famille, leur pays, leur descendance, leur hiérarchies, les diverses traditions légendaires sont codifiées, la matière des récits mythiques organisée et classée.
Ce souci de formulation exacte et de dénombrement complet confère à la poésie ancienne – même lorsqu’elle vise d’abord à divertir, comme c’est le cas chez Homère – une rectitude quasi rituelle. Hérodote pourra écrire que la foule des dieux grecs, auparavant anonyme, s’est trouvée dans les poèmes d’Homère et d’Hésiode, distinguée, définie et nommée. A cette ordonnance du monde religieux est étroitement associé l’effort du poète pour déterminer les « origines ». Chez Homère, il ne s’agit que de fixer les généalogies des hommes et des dieux, de préciser la provenance des peuples, des familles royales, de formuler l’étymologie de certains noms propres et l’aition d’épithètes cultuelles. Chez Hésiode, cette recherche des origines prend un sens proprement religieux et confère à l’œuvre du poète le caractère d’un message sacré. Les filles de Mnèmosunè, en lui offrant le bâton de sagesse, le skeptron, taillé dans un laurier, lui ont enseigné « la Vérité ». Elles lui ont appris le « beau chant » dont elles charment elles-mêmes les oreilles de Zeus, et qui dit le commencement de tout. Les Muses chantent en effet, en commençant par le début, l’apparition du monde, la genèse des dieux, la naissance de l’humanité. Le passé ainsi dévoilé est beaucoup plus que l’antécédent du présent : il en est la source. En remontant jusqu’à lui, la remémoration cherche non à situer les événements dans un cadre temporel, mais à atteindre le fond de l’être, à découvrir l’originel, la réalité primordiale dont est issu le cosmos et qui permet de comprendre le devenir dans son ensemble.
Cette genèse du monde dont les Muses racontent le cours, comporte de l’avant et de l’après, mais elle ne se déroule pas dans une durée homogène, dans un temps unique. Il n’y a pas, rythmant ce passé, une chronologie, mais des généalogies. Le temps est comme inclus dans les rapports de filiation. Chaque génération, chaque « race » a son temps propre, son « âge », dont la durée, le flux et même l’orientation peuvent différer du tout au tout. Le passé se stratifie en une succession de « races ». Ces races forment l’ « ancien temps », mais elles ne se laissent pas d’exister encore et, pour certaines, d’avoir beaucoup plus de réalité que n’en possèdent la vie présente et la race actuelle des humains. Contemporaines du temps originel, les réalités primordiales comme Gaia et Ouranos demeurent l’inébranlable fondement du monde d’aujourd’hui. Les puissances de désordre, les Titans, engendrés par Ouranos, et les monstres vaincus par Zeus continuent à vivre et à s’agiter au-delà de la terre, dans la nuit du monde infernal. Toutes les anciennes races d’hommes qui ont donné leur nom aux temps révolus, à l’âge d’or, sous le règne de Cronos, puis à l’âge d’argent et de bronze, enfin à l’âge héroïque, sont encore présentes, pour qui sait les voir, génies voltigeant à la surface de la terre, démons souterrains, hôtes, aux confins de l’Océan, de l’île des Bienheureux. Toujours présents, toujours vivants aussi, comme leur nom l’indique, ceux qui ont succédé à Cronos et établi avec leur règne l’ordre du monde, les Olympiens. Depuis leur naissance ils vivent dans un temps qui ne connaît ni la vieillesse ni la mort. La vitalité de leur race s’étend et s’étendra à travers tous les âges, dans l’élan d’une jeunesse inaltérable.
On ne saurait donc dire que l’évocation du « passé » fait revivre ce qui n’est plus et lui donne, en nous, une illusion d’existence. (…)


Editions La Découverte
Chapitre 2 : Aspects mythiques de la mémoire et du temps
p.109 à 116

 

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par INES CUSSET le 21 déc. 2016 à 09:58

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