Sciences humaines

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  • A quelles conditions peut-on penser le progrès ?

    Catégories :  idée de progrès
    Par INES CUSSET, publié le mardi 20 décembre 2016 06:38 - Mis à jour le mardi 20 décembre 2016 06:39

    Ce texte a été proposé et choisi par Loïc Chiari

    Mots clés :  héritage, culture, tradition, histoire, progrès, vérité, christianisme, religion.

    Paul Ricœur

    Histoire et vérité


    Il me semble qu'on peut sortir de l'ornière le problème du progrès en posant la question préalable : de quoi peut-il y avoir progrès ? Qu'est ce qui est capable de progrès ?

    Si l'homme tranche de manière si visible sur la nature, sur la répétition sans fin des mœurs animales, si l'homme a une histoire, c'est d'abord parce qu'il travaille, et qu'il travaille avec des outils. Nous touchons, avec l'outil et avec les ouvrages produits grâce à l'outil, à un phénomène remarquable : en ceci que l'outil et les œuvres de l'outil se conservent et se capitalisent. La conservation de l'outil est même, aux yeux des paléontologues, un des signes équivoques de l'homme. Nous avouons donc la un phénomène vraiment irréversible. Alors que l'homme lui-même recommence, les outils et les œuvres de l'homme continuent. L'outil laisse une trace et donne au temps humain – le temps des arts – une assise continue, le temps des œuvres.   

    C'est dans ces temps des œuvres qu'il peut y avoir progrès. Mais avant d'examiner en quel sens les outils comportent non seulement une croissance mais aussi un progrès, il nous faut prendre conscience de toute l'ampleur de cette notion d'outillage.

    Le monde technique au sens étroit – c'est-à-dire les outils matériels prolongés par les machines – ne résume pas le monde instrumental de l'homme. Le savoir aussi est à sa façon  outil, disons : instrument ; tout ce que l'homme a appris, tout ce qu'il sait – tout ce qu'il sait penser, dire, sentir et faire, tout cela est « acquis » ; le savoir se stratifie, se sédimente comme les outils et les œuvres issus des outils. Concrètement, c'est l'écriture et de façon plus décisive l'imprimerie qui ont permis à la connaissance de laisser des traces et de s'accumuler. Le savoir est là, dans les livres et les bibliothèques, comme une chose disponible, comme une partie du monde instrumental (d'ailleurs les machines sont elles-mêmes au croisement du monde des outils et du monde des signes solidifiés). Grâce à cette sédimentation, l'aventure de la connaissance est, comme l'aventure technique, irréversible ; toute pensée nouvelle se sert de manière instrumentale des pensées anciennes et travaille en bout d'histoire.

    « Toute la suite des hommes,  disait Pascal dans le fragment d'un traité du vide, toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement ». L'histoire des techniques et des inventions fait une unique histoire, une histoire au singulier, à laquelle collaborent les génies divers des peuples et des individus qui viennent s'y oublier et s'y fondre. En effet, l'unicité de cette histoire apparaît d'autant plus nettement que la personnalité de l'inventeur est effacée par l'invention au moment où elle tombe dans l'histoire commune ; l'histoire même de la découverte, le drame singulier que chacune a pu signifier pour un homme mortel, sont comme mis entre parenthèses pour que se construise un cours anonyme du pouvoir et du savoir humains ; et même si l'histoire des techniques, des sciences et en général du savoir garde le souvenir des crises des méthodes et des solutions, ce n'est point pour illustrer l'existence des hommes qui ont lutté à bras le corps avec les problèmes ; ces crises ne sont retenues que sous leur aspect méthodologique et non point existentiel, en tant que remaniement du savoir antérieur à partir d'une nouvelle hypothèse d'ensemble où vient s'intégrer l'acquis antérieur. Ici il n'y a pas de perte radicale, pas de travail vain, donc pas de drame véritable. 

    Allons même plus loin : il y a non seulement une aventure de connaissance, mais une aventure de conscience qui rentre dans la catégorie très large de l'instrument. La réflexion morale, la connaissance de soi, la compréhension de la condition humaine se cumulent d'un certain point de vue comme des instruments de vie. Il y a une « expérience » morale et spirituelle de l'humanité qui se capitalise comme un trésor. Les œuvres d'art, les monuments, les liturgies, les livres de culture, de spiritualité, de piété forment un « monde » inséré dans le monde et nous donne des points d'appui, comme des objets, des choses hors de nous. Bien sûr, il faut distinguer ici, plus que partout ailleurs, le plan des décisions,  des événements, des actes où l'homme recommence toujours à zéro, où les individus se referment sur leur expérience en mourant, où les civilisations meurent de faim à côté de leurs nourritures spirituelles , et le plan des traces, des œuvres laissées, de la tradition : c'est en faisant abstraction des décisions, des événements et des actes, qu'on isole le mouvement de la tradition , comme une sorte de motivation historique qui ne cesse de grossir, comme un phénomène cumulatif ; cet élan ne peut être rompu que par les grandes catastrophes cosmiques ou historiques – tremblement de terre ou invasion – qui détruisent la base matérielle de cette expérience. C'est bien pourquoi nous ne pouvons pas « répéter » Socrate, Descartes, Vinci ; nous en savons plus qu'eux ; nous avons une mémoire d'humanité plus riche que la leur, c'est-à-dire à la fois plus vaste et plus subtile. Ce que nous en faisons, existentiellement, est précisément une autre question.

    Il fallait donc recommencer par prendre une vue assez large de l'histoire comme une histoire cumulative de traces, comme sédimentation des œuvres humaines détachées de leurs auteurs, comme capital disponible. Cette analyse provisoire fait la part immense au progrès et en montre en même temps les limites : part immense, puisque le monde instrumental est bien plus vaste que ce que nous appelons ordinairement le monde technique et couvre aussi nos savoirs et nos œuvres de culture et de spiritualité ; limite, puisque le progrès ne concerne qu'un esprit anonyme , abstrait de la vie humaine, le dynamisme des œuvres de l'homme, arrachés au drame concret des individus souffrant et voulant et des civilisations qui croissent et dépérissent. 

    C'est pourquoi il n'y a pas à ce plan de confrontation décisive entre le « sens chrétien de l'histoire » et ce bourgeonnement anonyme. Le christianisme a fait irruption dans le monde hellénique en introduisant un temps d'événements, de crises, de décisions. La révélation chrétienne a scandalisé les grecs par le récit de ces événements « sacrés » : création, chute, alliances, explosions prophétiques et, plus radicalement, événements chrétiens de l'incarnation, de la croix, du tombeau vide, événement de l'église à la Pentecôte... À la lumière de ces événements exceptionnels, l'homme était rendu attentif à des aspects de son expérience propre qu'il ne savait pas voir. Son temps proprement humain, lui aussi, était fait d'événements et de décisions et jalonnés par de grandes options : se révolter ou se convertir, perdre sa vie ou la gager. Du même coup l'histoire était valorisée, mais une histoire concrète, où il se passe quelque chose, où les peuples mêmes ont une personnalité qui peut aussi se perdre ou se gagner.

    C'est pourquoi une réflexion sur le progrès, à cause de son caractère abstrait et anonyme, se situe encore en deçà du plan où une confrontation est possible avec le « sens chrétien de l'histoire ». Cela ne veut pas dire qu'aucun recoupement n'est encore possible à ce plan : car nous avons omis précisément un trait de cette histoire anonyme, de cette épopée des œuvres de l'homme sans l'homme. Ce trait c'est celui qui permet justement de l'appeler progrès et non pas seulement évolution, changement ou même croissance : affirmer que cette croissance d'outils, de savoir et de conscience est une progrès , c'est dire que ce plus est un mieux ;  c'est donc attribuer une valeur à cette histoire pourtant anonyme et sans visage. 

    Qu'est ce que cela veut dire ? Et qu'elle est l'incidence du sens chrétien de l'histoire sur cette affirmation ? 

    Il me semble que la valeur qui se révèle dès ce niveau, c'est la conviction que l'homme accomplit sa destination par cette aventure technique, intellectuelle, spirituelle ; oui, que l'homme est dans sa ligne de créature, quand, rompant avec la répétition de la nature, il se fait histoire, intégrant la nature même à son histoire, poursuivant une vaste entreprise d'humanisation de la nature. Il ne serait pas difficile de montrer avec détail comment le progrès technique, au sens le plus étroit et le plus matériel, réalise cette destination de l'homme : c'est lui qui a permis de soulager la peine des travailleurs, multiplié les relations interhumaines et amorcé ce règne de l'homme sur toute la création.
    Et cela est bien. 

    Que dit ici le christianisme ? À la différence de la sagesse grecque, il ne condamne pas Prométhée : la « faute de Prométhée », pour les grecs, est d'avoir volé le feu, le feu des techniques et des arts, le feu de la connaissance et de la conscience ; la « faute d'Adam » n'est pas la faute de Prométhée ; sa désobéissance n'est pas d'être un homme technique et savant, c'est d'avoir rompu, dans son aventure d'homme, le lien vital avec le divin : c'est pourquoi, la première expression de cette faute, c'est le crime de Caïn, la faute contre le frère et non la faute contre la nature, la faute contre l'amour et non contre l'existence animale et sans histoire. 

    Mais si le christianisme ne condamne pas Prométhée et reconnaîtrait même plutôt en lui l'expression d'une intention de création, il ne s'intéresse pas fondamentalement à cet aspect anonyme et abstrait de l'histoire des techniques et des arts, de la connaissance et de la conscience. Il s'intéresse à ce que les hommes concrets en font pour leur perte ou leur salut. Au fond la valeur du progrès reste une valeur abstraite comme le progrès lui même ; le christianisme s'adresse au tout de l'homme, à un comportement complet, à une existence totale. C'est pourquoi les discussions sur le progrès sont finalement assez stériles ; d'un côté on a tort de condamner l'évolution, mais d'un autre on n’a pas gagné grand chose à en faire l'éloge. 
    En effet cette même épopée collective qui a une valeur positive, si on considère en bloc le destin des hommes, la réalisation de l'espèce humaine, devient plus ambigüe si on la rapporte à l'homme concret. À chaque époque ce que nous savons et ce que nous pouvons est à la fois chance et péril ; le même machinisme qui soulage la peine des hommes, qui multiplie les relations entre les hommes, qui atteste le règne de l'homme sur les choses, inaugure des maux nouveaux: le travail parcellaire, l'esclavage des usagers à l'égard des biens de civilisation, la guerre totale, l'injustice abstraite des grandes administrations, etc. On trouverait une même ambiguïté attachée à ce que nous appelions tout à l'heure le progrès de connaissance ou conscience.
    Cette ambiguïté nous force donc à passer d'un niveau à l'autre, du niveau du progrès anonyme au niveau de l'aventure historique de l'homme concret. C'est à ce niveau que le christianisme est réellement en prise avec notre sens de l'histoire. 

    On serait tenté de croire qu'en quittant le niveau du progrès anonyme on abandonne toute considération historique et on s'enfonce dans la solitude de la personne. Il n'en est rien : il y a précisément une histoire concrète, c'est-à-dire une figure d'ensemble, une forme significative qu'élaborent les actions et réactions des hommes les uns sur les autres. 
    Nous allons rechercher quelques manifestations de cette histoire concrète et avec elles reconnaître les véritables catégories de l'histoire (j'entends par catégories de l'histoire les notions qui nous permettent de penser historiquement comme les notions de crise, d’apogée, de période, d’époque etc.)
    Un premier indice de cette nouvelle dimension historique, c'est le fait qu'il y a plusieurs civilisations. Il y a une unique humanité sous l'angle du progrès ; il y a des humanités sous l'angles de l'histoire des civilisations. Ces deux lectures ne s'expulsent nullement, mais se superposent en quelque sorte en surimpression.
    Or qu'est-ce que chacune de ces humanités ? Un complexe historico-géographique, qui a son aire, sinon ses contours, en tout cas ses centres vitaux, ses foyers de rayonnement, ses zones d'influence, etc. Une certaine unité de mémoire et une certaine unité de projet rassemblent les hommes dans le temps et définissent du même coup l'appartenance des ces hommes au même « espace » de civilisation. Ainsi le cœur d'une civilisation est un vouloir-vivre global, un style de vie ; et ce vouloir-vivre est animé par des appréciations, des valeurs. Bien entendu, il faut se garder de réduire ces appréciations concrètes à une table abstraite de valeurs (comme quand on dit que le XVIIIe siècle nous a légué l'idée de tolérance, l'idée d'égalité devant la loi, etc.); ce sont ces valeurs vécus, agies, qu'il faut ressaisir dans les tâches concrètes, dans la façon d'habiter, de travailler, de posséder, de distribuer des biens, de s'ennuyer et de s'amuser.


    éditions du Seuil, 2001
    p. 94 à 102

  • Des cultures qui "bougent" et des cultures "qui ne bougent pas" ?

    Catégories :  idée de progrès
    Par INES CUSSET, publié le dimanche 11 décembre 2016 07:04 - Mis à jour le dimanche 11 décembre 2016 07:04

    le texte a été choisi et présenté par David Wang

    Lévi-Strauss
    Race et Histoire
     

    Mots clés : histoire stationnaire, histoire cumulative, civilisation, culture, évènementialité, jugement, système de références, information, signification, progrès, développement.

    La discussion de l’exemple américain qui précède doit nous inviter à pousser plus avant notre réflexion sur la différence entre « histoire stationnaire » et « histoire cumulative ». Si nous avons accordé à l’Amérique le privilège de l’histoire cumulative, n’est ce pas, en effet, seulement parce que nous lui reconnaissons la paternité d’un certains nombres de contributions que nous lui avons emprunté ou qui ressemblent aux nôtres ? Mais quelle serait notre position, en présence d’une civilisation qui se serait attachée à développer des valeurs propres, dont aucune ne serait susceptible d’intéresser la civilisation de l’observateur ? Celui-ci ne serait-il pas porté à qualifier cette civilisation de stationnaire ? En d’autres termes la distinction entre les deux formes d’histoire dépend-elle de la nature intrinsèque des cultures auxquelles on l’applique, ou ne résulte-t-elle pas de la perspective ethnocentrique dans laquelle nous nous plaçons toujours pour évaluer une culture différente ? Nous considérerions ainsi comme cumulative toute culture qui se développerait dans un sens analogue au nôtre, c'est-à-dire dont le développement serait doté pour nous de signification. Tandis que les autres cultures nous apparaîtraient comme stationnaires, non pas nécessairement parce qu’elles le sont, mais parce que leur ligne de développement ne signifie rien pour nous, n’est pas mesurable dans les termes du système de référence que nous utilisons. 

  • le progrès en question !

    Catégories :  idée de progrès
    Par INES CUSSET, publié le jeudi 20 octobre 2016 18:52 - Mis à jour le jeudi 20 octobre 2016 18:52

    Le texte a été choisi et proposé par Emilie Bernier O'Donnell

    Raymond Aron

    Dix-huit leçons sur la société industrielle


    mots clés : progrès, histoire, valeur, science, art, conservation, accumulation

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