Sciences humaines

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  • analyse de la notion de désir

    Catégories :  question du sujet depuis la Renaissance
    Par INES CUSSET, publié le vendredi 30 juin 2017 17:54 - Mis à jour le vendredi 30 juin 2017 18:34
    le désir et ses autres : la volonté, le besoin, l'aspiration. C'est en les distinguant les uns des autres que l'on parvient à préciser le terme. C'est l'analyse de notion : exercice majeur de la philosophie.
  • « Rien n’est si dissemblable à moi que moi-même »

    1  -  Catégories :  question du sujet depuis la Renaissance
    Par INES CUSSET, publié le mardi 20 décembre 2016 17:31 - Mis à jour le mercredi 21 décembre 2016 09:56

    En 1749, dans Le portrait du persifleur, Rousseau se plaît à paraphraser Montaigne : « Rien n’est si dissemblable à moi que moi-même ».
    Hume aussi évoque cette impossibilité de saisir une personnalité dans son unité et sa simplicité.
    Ici, il s'agit de montrer que l'entreprise littéraire des Confessions bute, elle aussi, sur cette difficulté


    Œuvres Complètes, tome I, p. 1108.

  • Un sujet féminin ?

    Catégories :  question du sujet depuis la Renaissance
    Par INES CUSSET, publié le dimanche 11 décembre 2016 07:18 - Mis à jour le dimanche 11 décembre 2016 07:19

    Ce texte a été choisi et présenté par Ghita Yacoubi

    Simone de Beauvoir
    Le deuxième sexe

    Mots clés : femme – sexe – infériorité – dépendance - société – culture – Autre - différence - faiblesse 

    J'ai longtemps hésité à écrire un livre sur la femme. Le sujet est irritant, surtout pour les femmes; et il n'est pas neuf. La querelle du féminisme a fait couler assez d'encre, à présent elle est à peu près close : n'en parlons plus. On en parle encore cependant. Et il ne semble pas que les volumineuses sottises débitées pendant ce dernier siècle aient beaucoup éclairé le problème. D'ailleurs y a-t-il un problème? Et quel est-il ? Y a-t-il même des femmes ?

  • l'homme exposé à la perte de son identité

    Catégories :  question du sujet depuis la Renaissance
    Par INES CUSSET, publié le jeudi 20 octobre 2016 19:01 - Mis à jour le jeudi 20 octobre 2016 19:01

    Le texte a été choisi et présenté par Anaïs Pralois

    Giorgio Agamben

    Qu’est-ce qu’un dispositif ?


    Mot-clés :  dispositif – Oikonomia - cycle récepteur-désinhibiteur – subjectivation – désubjectivation

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                Il ne serait sans doute pas erroné de définir la phase extrême du développement du capitalisme dans laquelle nous vivons comme une gigantesque accumulation et prolifération de dispositifs. Certes, les dispositifs existent depuis que l’homo sapiens est apparu, mais il semble qu’aujourd’hui  il n’y ait plus un seul instant de la vie des individus qui ne soit modelé, contaminé, ou contrôlé par un dispositif. De quelle manière pouvons-nous donc nous opposer à cette situation, quelle stratégie devons-nous adopter dans notre corps à corps quotidien avec ces dispositifs ? Il ne s’agit pas simplement de les détruire, ni comme le suggèrent certains ingénus, de les utiliser avec justesse.

                Par exemple, vivant en Italie, c'est-à-dire dans un pays où les gestes et les comportements des individus ont été refaçonnés de fond en comble par les téléphones portables, j’ai fini par nourrir une haine implacable pour ce dispositif qui a rendu les rapports entre les personnes encore plus abstraits. Même si je me suis surpris à me demander plusieurs fois comment détruire ou désactiver les téléphones portables, je ne crois pas qu’on puisse trouver là la une bonne solution.

                Le fait est que, selon toute probabilité, les dispositifs ne sont pas un accident dans lequel les hommes se trouveraient pris par hasard. Ils plongent leurs racines dans le processus même « d’hominisation » qui a rendu humains les animaux que nous regroupons sous la catégorie de l’homo sapiens. L’évènement qui a produit l’humain constitue en effet pour le vivant quelque chose comme une scission, qui reproduit d’une certaine manière la scission que l’oikonomia avait introduite en Dieu entre l’être et l’action. Cette scission sépare le vivant de lui-même et du rapport immédiat qu’il entretient avec son milieu – c'est-à-dire, ce que Uexküll et après lui Heidegger appellent le cycle récepteur-désinhibiteur. Quand il arrive que ce rapport soit défait ou interrompu, le vivant connaît l’ennui (c’est-à-dire la capacité à suspendre son rapport immédiat avec les désinhibiteurs) et l’Ouvert, c’est-à-dire la possibilité de connaître l’être en tant qu’être, de construire un monde. Mais, avec cette possibilité est aussi immédiatement donnée la possibilité des dispositifs qui peuplent l’Ouvert d’instruments, d’objets, de gadgets, de machins et de technologies de toute espèce. A travers les dispositifs, l’homme essaie de faire tourner à vide les comportements animaux qui se sont séparés de lui et de jouir ainsi de l’Ouvert comme tel, de l’être en tant qu’être. A la racine de tout dispositif, se trouve donc un désir de bonheur humain, trop humain et la saisie comme la subjectivation de ce désir à l’intérieur d’une sphère séparée constituent la puissance spécifique du dispositif.

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                La stratégie que nous devons adopter dans notre corps à corps avec les dispositifs ne peut pas être simple. Il s’agit en fait de libérer ce qui a été saisi et séparé par les dispositifs pour le rendre à l’usage commun. C’est dans cette perspective que je voudrais désormais me tourner vers un concept sur lequel j’ai été conduit à travailler récemment. Il s’agit d’un terme qui provient de la sphère du droit et de la religion romaine (droit et religion sont étroitement liés, et pas seulement à Rome) : la profanation.

                Selon le droit romain, les choses qui, d’une manière ou d’une autre, appartiennent aux dieux étaient sacrées ou religieuses. Comme telles, elles se voyaient soustraites au libre usage et au commerce des hommes et on ne pouvait ni les vendre, ni les prêter sur gage, ni les céder en usufruit ou les mettre en servitude. Il était sacrilège de violer ou de transgresser cette indisponibilité spéciale qui les réservait aux dieux du ciel (on les appelait « sacrées ») ou à ceux des enfers (on les disait alors simplement « religieuses »). Tandis que consacrer (sacrare) désignait la sortie des choses de la sphère du droit humain, profaner signifiait au contraire leur restitution au libre usage des hommes. Ainsi le grand juriste Trebatius peut-il écrire : « au sens propre est profane ce qui, de sacré ou religieux qu’il était, se trouve restitué à l’usage et à la propriété des hommes ».

                On peut définir la religion dans cette perspective comme ce qui soustrait les choses, les lieux, les animaux ou les personnes à l’usage commun pour les transférer au sein d’une sphère séparée. Non seulement il n’est pas de religion sans séparation, mais toute séparation contient ou conserve par-devers soi un noyau authentiquement religieux. Le dispositif qui met en œuvre et qui règle la séparation est le sacrifice : ce dernier marque, dans chaque cas, le passage du profane au sacré, de la sphère des hommes à la sphère des dieux, à travers une série de rituels minutieux qui varient en fonction de la diversité des cultures et dont Hubert et Mauss ont fait l’inventaire. La césure qui sépare les deux sphères est essentielle, comme est essentiel le seuil que la victime doit passer dans un sens ou dans l’autre. Ce qui a été séparé par le rite peut être restitué par le rite à la sphère profane. La profanation est le contre-dispositif qui restitue à l’usage commun ce que le sacrifice avait séparé et divisé.

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                Dans cette perspective, le capitalisme et les figures modernes du pouvoir semblent généraliser et pousser à l’extrême les processus de séparation qui définissent la religion. Si nous considérons la généalogie théologique des dispositifs que nous venons d’examiner et qui permet de les reconduire au paradigme chrétien de l’oikonomia, c’est-à-dire au gouvernement divin du monde, nous nous apercevons que les dispositifs  modernes présentent, néanmoins, une différence par rapport aux dispositifs traditionnels. Cette différence rend leur profanation particulièrement difficile. En effet, tout dispositif implique un processus de subjectivation sans lequel le dispositif ne saurait fonctionner comme dispositif de gouvernement, mais se réduit à un pur exercice de violence. Foucault a ainsi montré comment, dans une société disciplinaire, les dispositifs visent, à travers une série de pratiques et de discours, de savoirs et d’exercices, à la création de corps dociles mais libres qui assument leur identité et leur liberté de sujet dans le processus même de leur assujettissement. Le dispositif est donc, avant tout, une machine qui produit des subjectivations et c’est par quoi il est aussi une machine de gouvernement. L’exemple de la confession se révèle particulièrement éclairant : la formation de la subjectivité occidentale, tout à la fois scindée et pourtant maîtresse et sûre d’elle-même, est inséparable de l’action pluriséculaire du dispositif de la pénitence où un nouveau Moi se constitue par la négation et la récupération de l’ancien. La scission du sujet mise en œuvre par le dispositif pénitentiel a donc produit un nouveau sujet qui trouvait sa vérité dans la non-vérité du moi pécheur répudié. Des considérations analogues pourraient être formulées à propos du dispositif de la prison qui produit, comme conséquence plus ou moins inattendue, la constitution d’un sujet et d’un milieu délinquants qui devient, à son tour, le sujet de nouvelles techniques de gouvernement, cette fois-ci, parfaitement calculées.

                Ce qui définit les dispositifs auxquels nous avons à faire dans la phase actuelle du capitalisme est qu’ils n’agissent plus par la production d’un sujet, mais bien par des processus que nous pouvons appeler des processus de désubjectivation. Un moment de désubjectivation était bien enveloppé dans tout processus de subjectivation et le Moi de la pénitence, ne se constituait effectivement, comme nous l’avons vu, qu’en se niant ; mais aujourd’hui, processus de subjectivation et de désubjectivation semblent devenir réciproquement indifférents et ne donnent plus lieu à la recomposition d’un nouveau sujet, sinon sous une forme larvée, et pour ainsi dire, spectrale. Dans la non-vérité du sujet, il n’y va plus, en aucune manière, de sa vérité. Qui se laisse prendre dans le dispositif du « téléphone portable », et quelle que soit l’intensité du désir qui l’y a poussé, n’acquiert pas une nouvelle subjectivité, mais seulement un numéro au moyen duquel il pourra, éventuellement, être contrôlé ; le spectateur qui passe sa soirée devant la télévision ne reçoit en échange de sa désubjectivation que le masque frustrant du zappeur, ou son inclusion dans un indice d’audience.

                De là, la vanité de ces discours sur la technique remplis de bonnes intentions : ils prétendent que le problème des dispositifs se réduit à celui de leur bon usage. Ces discours semblent oublier que si un processus de subjectivation (et, dans notre cas, un processus de désubjectivation) correspond à chaque dispositif, il est tout à fait impossible que le sujet du dispositif l’utilise « de manière correcte ». Par ailleurs, les tenants de tels discours sont souvent, à leur tour, le résultat du dispositif médiatique dans lequel ils se trouvent pris.

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                Les sociétés contemporaines se présentent ainsi comme des corps inertes traversés par de gigantesques processus de désubjectivation auxquels ne répond aucune subjectivation réelle. De là, l’éclipse de la politique qui supposait des sujets et des identités réels (le mouvement ouvrier, la bourgeoisie, etc.) et le triomphe de l’économie, c’est-à-dire d’une pure activité de gouvernement qui ne poursuit rien d’autre que sa propre reproduction. Aussi la droite et la gauche qui se succèdent aujourd’hui pour gérer le pouvoir ont-elles bien peu de rapports avec le contexte politique d’où proviennent les termes qui les désignent. Ils nomment simplement les deux pôles (un pôle qui vise sans le moindre scrupule la désubjectivation et un pôle qui voudrait la recouvrir du masque hypocrite du bon citoyen de la démocratie) de la même machine de gouvernement.

                De là surtout, l’étrange inquiétude du pouvoir au moment où il se trouve face au corps social le plus docile et le plus soumis qui soit jamais apparu dans l’histoire de l’humanité. Ce n’est que par un paradoxe apparent que le citoyen inoffensif des démocraties post-industrielles (le bloom comme on a suggéré avec efficacité de l’appeler), celui qui exécute avec zèle tout ce qu’on lui dit de faire et qui ne s’oppose pas à ce que ses gestes les plus quotidiens, ceux qui concernent sa santé, ses possibilités d’évasion comme ses activités, son alimentation comme ses désirs soient commandés et contrôlés par des dispositifs jusque dans les détails les plus infimes, que ce citoyen donc (et peut-être précisément à cause de cela) soit considéré comme un terroriste potentiel. Alors que les normes européennes imposent à tous les citoyens ces dispositifs biométriques qui développent et perfectionnent les technologies anthropométriques (depuis les empreintes digitales jusqu’aux photographies signalétiques) qui avaient été inventées au XIXe siècle pour identifier les criminels récidivistes, la surveillance vidéo transforme les espaces publics de nos cités en intérieurs d’immenses prisons. Aux yeux de l’autorité (et peut-être a-t-elle raison), rien ne ressemble autant à un terroriste qu’un homme ordinaire.

                Plus les dispositifs se font envahissants et disséminent leur pouvoir dans chaque secteur de notre vie, plus le gouvernement se trouve face à un élément insaisissable qui semble d’autant plus se soustraire à sa prise qu’il s’y soumet avec docilité. Cela ne signifie pas que ce dernier représente en soi un élément révolutionnaire, ni qu’il puisse arrêter ou même seulement menacer la machine gouvernementale. Au lieu de cette fin de l’histoire qu’on ne cesse d’annoncer, on assiste bien plutôt à de grands tours pour rien de la machine gouvernementale qui, dans une espèce d’invraisemblable parodie de l’oikonomia théologique, a pris sur soi l’héritage d’un gouvernement providentiel du monde. Mais, au lieu de le sauver, elle reste fidèle à la vocation eschatologique originaire de la providence et le conduit à la catastrophe.

                Le problème de la profanation des dispositifs (c’est-à-dire de la restitution à l’usage commun de ce qui a été saisi et séparé en eux) n’en est que plus urgent. Ce problème ne sera jamais posé correctement tant que ceux qui s’en empareront ne seront pas capables d’intervenir aussi bien sur les processus de subjectivation que sur les dispositifs pour amener à la lumière cet Ingouvernable qui est tout à la fois le point d’origine et le point de fuite de toute politique.        

    éditions Payot & Rivages, 2014

    collection Rivages poche, Petite Bibliothèque

    p. 33 à 50

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