Des cultures qui "bougent" et des cultures "qui ne bougent pas" ?

Catégorie : idée de progrès

le texte a été choisi et présenté par David Wang

Lévi-Strauss
Race et Histoire
 

Mots clés : histoire stationnaire, histoire cumulative, civilisation, culture, évènementialité, jugement, système de références, information, signification, progrès, développement.

La discussion de l’exemple américain qui précède doit nous inviter à pousser plus avant notre réflexion sur la différence entre « histoire stationnaire » et « histoire cumulative ». Si nous avons accordé à l’Amérique le privilège de l’histoire cumulative, n’est ce pas, en effet, seulement parce que nous lui reconnaissons la paternité d’un certains nombres de contributions que nous lui avons emprunté ou qui ressemblent aux nôtres ? Mais quelle serait notre position, en présence d’une civilisation qui se serait attachée à développer des valeurs propres, dont aucune ne serait susceptible d’intéresser la civilisation de l’observateur ? Celui-ci ne serait-il pas porté à qualifier cette civilisation de stationnaire ? En d’autres termes la distinction entre les deux formes d’histoire dépend-elle de la nature intrinsèque des cultures auxquelles on l’applique, ou ne résulte-t-elle pas de la perspective ethnocentrique dans laquelle nous nous plaçons toujours pour évaluer une culture différente ? Nous considérerions ainsi comme cumulative toute culture qui se développerait dans un sens analogue au nôtre, c'est-à-dire dont le développement serait doté pour nous de signification. Tandis que les autres cultures nous apparaîtraient comme stationnaires, non pas nécessairement parce qu’elles le sont, mais parce que leur ligne de développement ne signifie rien pour nous, n’est pas mesurable dans les termes du système de référence que nous utilisons. 


Que tel est bien le cas, cela résulte d’un examen, même sommaire, des conditions dans lesquelles nous appliquons la distinction entre les deux histoires, non pas pour caractériser des sociétés différentes de la nôtre, mais à l’intérieur même de celle-ci. Cette application est plus fréquente qu’on ne croit. Les personnes âgées considèrent généralement comme stationnaire l’histoire qui s’écoule pendant leur vieillesse en opposition avec l’historie cumulative dont leurs jeunes ans ont été témoins. Une époque dans laquelle elles ne sont plus activement engagées où elles ne jouent plus de rôle, n’a plus de ses : il ne s’y passe rien, ou ce qui s’y passe n’offre à leur yeux que des caractères négatifs : tandis que leurs petits-enfants vivent cette période avec toute la ferveur qu’ont oublié leurs aînés. Les adversaires d’un régime politique ne reconnaissent pas volontiers que celui-ci évolue ; Ils le condamnent en bloc, le rejettent hors de l’histoire, comme une sorte de monstrueux entracte à la fin duquel seulement la vie reprendra. Tout autre est la conception des partisans et d’autant plus, remarquons le, qu’ils participent étroitement, et à un rang élevé, au fonctionnement de l’appareil. L’historicité, ou, pour parler exactement, l’évènementialité d’une culture ou d’un processus culturel sont ainsi fonction, non de leur propriété intrinsèque, mais de la situation où nous nous trouvons par rapport à eux, du nombre et de la diversité de nos intérêts qui sont gagés sur eux. 
L’opposition entre cultures progressives et cultures inertes semble ainsi résulter, d’abord, d’une différence de localisation. Pour l’observateur au microscope, qui s’est, mis au point, sur une certaine distance mesurée à partir de l’objectif, les corps placés en deçà ou au-delà, l’écart serait-il de quelques centièmes de millimètres, seulement apparaissent confus et brouillés, ou même n’apparaissent pas du tout : on voit au travers. Une autre comparaison permettra de déceler la même illusion. C’est celle qu’on emploie pour expliquer les premiers rudiments de la théorie de la relativité. Afin de montrer que la dimension et la vitesse de déplacement des corps ne sont pas des valeurs absolues, mais des fonctions de la position de l’observateur, on rappelle que, pour un voyageur assis à la fenêtre d’un train, la vitesse et la longueur des autres trains varient selon que ceux-ci se déplacent dans le même sens ou dans un sens opposé. Or tout membre d’une culture en est aussi étroitement solidaire que ce voyageur idéal l’est de son train. Car, dès notre naissance, l’entourage fait pénétrer en nous, parmi une démarche consciente et inconsciente, un système complexe de références consistant en jugements de valeur, motivations, centres d’intérêt, y compris la vue réflexive que l’éducation nous impose du devenir historique de notre civilisation, sans laquelle celle-ci deviendrait impensable, ou apparaitrait en contradiction avec les conduites réelles.  Nous nous déplaçons littéralement avec ce système de référence, et les réalités culturelles du dehors ne sont observables qu’a travers les déformations qu’il leur impose, quand il ne va pas jusqu’à nous mettre dans l’impossibilité d’en apercevoir quoi que ce soit.
Dans une très marge mesure la distinction entre les « cultures qui  bougent » et les « cultures qui ne bougent pas » s’explique par la même différence de position qui fait que pour notre voyageur, un train en mouvement ne bouge ou ne bouge pas. Avec, il est vrai, une différence dont l’importance apparaitra pleinement le jour- dont nous pouvons déjà entrevoir la lointaine venue- où l’on cherchera à formuler une théorie de la relativité généralisée dans un autre sens que celui d’Einstein, nous voulons dire s’appliquant à la fois aux sciences physiques et aux sciences sociales : dans les unes et les autres, tout semble se passer de façon symétrique mais inverse. A l’observateur du monde physique (comme le montre l’exemple du voyageur), se sont les systèmes évoluant dans le même sens que le sien qui paraissent immobiles, tandis que les plus rapides sont ceux qui évoluent dans des sens différents. C’est le contraire pour les cultures puisqu’elles nous paraissent d’autant plus actives qu’elles se déplacent dans le sens de la nôtre, et stationnaire quand leur orientation diverge. Mais, dans le cas des sciences de l’homme, le facteur vitesse n’a qu’une valeur métaphorique. Pour rendre la comparaison valable, on doit les remplacer par celui d’information et de signification. Or nous savons qu’il est possible d’accumuler beaucoup plus d’informations sur un train qui se meut parallèlement au nôtre et à une vitesse voisine (ainsi, examiner la tête des voyageurs, les compter etc.) que sur un train qui nous dépasse ou que nous dépassons à très grande vitesse, ou qui nous parait d’autant plus court qu’il circule dans une autre direction. A la limite, il passe si vite que nous n’en gardons qu’une impression confuse d’où les signes même de vitesse sont absents ; il se réduit à un brouillage momentanée du champ visuel : ce n’est plus un train il ne signifie plus rien. Il y a donc, semble-t-il, une relation entre la notion physique de mouvement apparent et une autre notion, qui elle, relève également de la physique, de la psychologie et de la sociologie : celle de quantité d’information susceptible de passer entre deux individus ou groupes, en fonction de la plus ou moins grande diversité de leurs cultures respectives.
Chaque fois que nous sommes portés à qualifier une culture humaine d’inerte ou de stationnaire, nous devons donc nous demander si cet immobilisme apparent ne résulte pas de l’ignorance où nous sommes de ces intérêts véritables, conscients ou inconscients, et si, ayant des critères différents des nôtres, cette culture n’est pas, à notre égard, victime de la même illusion. Autrement dit, nous nous apparaitrions l’un à l’autre comme dépourvus d’intérêts, tout simplement parce que nous ne nous ressemblons pas.
La civilisation occidentale s’est entièrement tournée, depuis deux ou trois siècles, vers la mise à la disposition de l’homme de moyen mécanique de plus en plus puissant. Si on adopte ce critère, on fera de la quantité d’énergie disponible par tête d’habitant l’expression du plus ou moins haut degré de développement des sociétés humaines. La civilisation occidentale, sous sa forme nord-américaine, occupera la place de tête, les sociétés européennes venant ensuite, avec, à la traine, une masse de sociétés asiatiques et africaines qui deviendront vite indistinctes. Or ces centaines ou même ces milliers de sociétés qu’on appelle « insuffisamment développées » et « primitives », qui se fondent dans un ensemble confus quand on les envisage sous le rapport que nous venons de citer (et qui n’est guère propre à les qualifier, puisque cette ligne de développement leur manque ou occupe chez elle une place très secondaire), elles se placent aux antipodes les unes des autres ; selon le point de vue choisi, on aboutirait donc à des classements différents.
Si le critère retenu avait été le degré d’aptitude à triompher des milieux géographiques les plus hostiles, il n’y a guerre de doute que les Eskimos d’une part et, les Bédouins de l’autre, emporterait la palme. L’Inde a su, mieux qu’aucune autre civilisation, élaboré un système philosophico-religieux, et la Chine, un genre de vie, capable de réduire les conséquences psychologique d’un déséquilibres géographiques. Il y a déjà treize siècles, l’Islam a formulé une théorie de la solidarité de toutes les formes de la vie humaine : technique, économique, sociale, spirituelle, que certains aspects de la pensée marxiste et la naissance de l’ethnologie moderne. On sait quelle place prééminente cette vision prophétique a permis aux arabes d’occuper dans la vie intellectuelle du Moyen Age. L’Occident, maitre des machines, témoigne de connaissances très élémentaires sur l’utilisation et les ressources de cette suprême machine qu’est le corps humain. Dans ce domaine au contraire, comme dans celui, connexe, des rapports entre le physique et le moral, l’Orient est l’Extrême Orient possèdent sur lui une avance de plusieurs millénaires ; ils ont produit ces vastes sommes théoriques et pratique que sont le yoga de l’Inde, les techniques du souffle chinoises ou la gymnastiques viscérales des anciens Maoris. L’agriculture sans terre, depuis peur à l’ordre du jour, a été pratiqué pendant plusieurs siècles par certaines peuples polynésiens qui eussent pu aussi enseigner au monde l’art de la navigation, et qui l’on profondément bouleversé, au XVIIIe siècle, en lui révélant un type de vie sociale et morale plus libre et plus généreuse que tout ce que l’on ne soupçonnait.
Pour tout ce qui touche à l’organisation de la famille et à l’harmonisation des rapports entre groupe familial et groupe social, les Australiens, arriérés sur le plan économique, occupe une place si avancé par rapport au reste de l’humanité qu’il est nécessaire, pour comprendre les systèmes de règles élaborées par eux de façon consciente et réfléchie, de faire appel aux formes les plus raffinées des mathématiques modernes. Ce sont eux qui ont vraiment découvert que les liens du mariage forment le canevas sur lequel les autres institutions sociales ne sont que des broderies ; car, même dans les sociétés modernes où le rôle de la famille tend à se restreindre, l’intensité des liens de famille n’est pas moins grande : elle s’amortit seulement dans un cercle plus étroit aux limites duquel d’autres liens, intéressant d’autres familles, viennent aussitôt la relayer. L’articulation des familles au moyen des intermariages peut conduire à la formation de larges charnières qui maintiennent tout l’édifice social et qui lui donne sa souplesse. Avec une admirable lucidité, les Australiens ont fait la théorie de ce mécanisme et inventorié les principales méthodes permettant de le réaliser, avec les avantages et les inconvénients qui s’attachent à chacune. Ils ont ainsi dépassé le plan de l’observation empirique pour s’élever à la connaissance des lois mathématiques qui régissent le système. Si bien qu’il n’est nullement exagéré de saluer en eux, non seulement les fondateurs de toute sociologie générale mais encore les véritables introducteurs de la mesure dans les sciences sociales. 
La richesse et l’audace de l’invention esthétique des Mélanésiens, leur talent pour intégrer dans la vie sociale les produits les plus obscurs de l’activité inconsciente de l’esprit, constituent un des plus hauts sommets que l’homme ait atteint dans ces directions 


éditions Gallimard, collection Folio
p. 32 à 38
chapitre 6, « Histoire stationnaire et histoire cumulative »

 

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par INES CUSSET le 11 déc. 2016 à 07:04

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