Femmes d’islam, ne lâchez rien !

Catégorie : apports des monothéismes à la pensée occidentale

Le texte a été choisi et proposé par Mélissa Zoric

Abdelwahab Meddeb,

Sortir de la Malédiction : l’islam entre civilisation et barbarie


les mots clés: femmes - Islam - lucidité - détermination (volonté) - espoir


Femmes d’islam, ne lâchez pas les fils du féminisme islamique qui sont en cours de dévidage. Tirez-les davantage encore : peut-être est-ce par vous que la trame sera défaite. Sachez que, de 3 au 5 novembre 2006, plusieurs d’entre vous se sont rassemblées à Barcelone pour débattre de la nécessité et de la possibilité de s’emparer de toutes les fonctions par lesquelles s’exerce l’autorité doctrinale, morale ou intellectuelle du magistère coranique. Un des fronts de l’affranchissement des femmes est en effet intérieur. Vous devez donc investir tous les domaines, toutes les scènes où se concrétise la lettre sainte. Rien n’interdit dans les Écritures de telles résidences. C’est le consensus phallocratique et patriarcal des docteurs, des oulémas, qui crée les obstacles obstruant les accès de ce sur quoi la lettre dite révélée se tait.

Femmes, commencez donc par ne rien lâcher de ce qui n’a pas été explicitement frappé d’interdit : faites-vous imam, autorisez-vous à prononcer le prône du vendredi, à diriger universellement la prière des femmes et des hommes. L’Américaine de New York Amina Wadûd a réussi à le faire, et je l’ai soutenue dans mes Contre-prêches[1] en démontrant que cette décision est canoniquement justifiable, traditionnellement licite, et qu’elle a été légitimée par des esprits imminents, Averroès et Ibn ‘Arabî notamment.

Exhibez-vous, chantre et psalmiste, pour moduler les versets coraniques et décliner les sons d’une lettre qui vivifiera la promesse de vos souffles. Souvenez-vous qu’une des plus grandes voix de la chanson arabe, la mythique Oum Kalsoum, a commencé sa carrière vocale par le tajwîd, en psalmodiant publiquement des versets du Livre : intervenez ici et aidez-nous à élargir les possibles de la vocalisation, inventez d’autres formes et modes qui diversifieront les manières de donner vie à la lettre sainte. Vous déborderez ainsi l’uniformisation que veut imposer l’école wahhabite, si définitivement mâle, épique, guerrière dans sa façon offensive de lire et bête à force de débordements émotifs, de pathos mauvais. Donnez une tonalité féminine à la lettre et vous amènerez les hommes qui l’écouteront à entendre au fond d’eux-mêmes gémir la part féminine qu’ils refoulent tant ils redoutent ses effets, lesquels attenteraient à l’ordre inique que ne cesse d’entretenir l’ordre patriarcale.

Vos voix qui chanteront, délicates, le Coran ramèneront à la posture féminine qui fut celle du Prophète lorsqu’il s’est découvert marial face à l’ange venu lui transmettre le verbe en commençant par l’impératif iqrâ’, « lis, récite », un mot proféré à la face de celui-là qui ne savait pas lire ou qui était à tout le moins ignorant du savoir que portait la lettre offerte. Au commencement, cette lettre fut accueillie dans la virginité de la page blanche, d’autant plus que la racine verbale qra’  de laquelle provient l’impératif iqrâ’, engage tout autant la lecture, la récitation, que la conception : ne renvoie-t-elle pas à la matrice qui se resserre autour de ce qui en elle prend forme ? Ainsi se confirme l’opération féminine qu’implique la réception de la lettre et de son dépôt, comme dans une matrice où le Livre gagnera sa conformation avant d’être engendré en tant que symbole où s’incarne le verbe, qui sera par la suite invoqué dans les prières des orants. Vos voix tout en tremblé de dentelle nourriront l’évidence que l’expérience prophétique est une aventure mystique, recentrant le sexe masculin autour de sa vérité féminine, l’ouvrant vers cette part énigmatique de la jouissance autre de la femme, laquelle connaît le débordement qui la prédispose à touchez le Tout-Autre, à frôler le bord de l’Absolu où le Dieu se retire.

C’est ce privilège qui est barré par tout ce qui, dans la lettre, transmet une loi dénigrant les femmes, les rabaissant, les soumettant à l’autorité des hommes. Le dispositif juridique que transmet la substance de la lettre est le signe de la peur panique de l’autorité masculine face à la jouissance autre de la femme qui, par l’intensité de son débord, l’introduit naturellement dans la métaphore de Dieu.

Ibn ‘Arabî l’a admirablement saisi lorsqu’il commente en ce sens le hadîth qui dit que le prophète de l’islam a reçu le don d’amour en choisissant trois choses dans notre monde : les femmes, le parfum et la prière. Les femmes sont situées au début en tant que genre féminin suivi par un nom masculin et un autre féminin ; l’un suggère le signe qui exalte le plus subtil des sens et l’autre présentifie l’insistance de l’oraison qui met le sujet à nu face à Dieu pour en recevoir les confidences, sous formes d’un babil intermittent et de chuchotements inaudibles. Le même Ibn ‘Arabpî révèle la faute de grammaire que commet le prophète de l’islam en accordant au féminin le pluriel composé de deux féminins (femmes, prière) et d’un masculin (parfum), alors que la règle exige, comme en français, d’accorder au masculin tout pluriel auquel participe le genre masculin., fût-il archiminoritaire. En cet écart grammatical, Ibn ‘Arabî perçoit une intention poétique destinée à accorder priorité et privilège au féminin.

Ibn ‘Arabî consacre le dernier chapitre de ses Gemmes de la sagesse[2] à Muhammad, après le défilé des sagesses articulées au verbe transmis aux dix-sept autres prophètes reconnus en raison de leur mention dans le Coran. Et ce hadîth des femmes sera l’attribut de sagesse éclairant le verbe de Muhammad. Comme pour le lier à sa reconnaissance de la jouissance autre de la femme, elle qui, à l’acmé de son débord, d’avère être le support le plus hospitalier pour capter l’épiphanie divine la plus manifeste : les femmes accueillent les effets d’une telle épiphanie, et son déchiffrement renvoie le Prophète à son  identification féminine, avec son intense et énigmatique jouissance au moment où il a reçu la lettre par la médiation de l’ange Gabriel. Il en fut de même pour Marie dans l’épisode de l’Annonciation[3]. Femmes, accrochez-vous à cette autre vérité, conséquence de la première : la vérité prophétique fut authentifiée par une femme. N’est-ce pas Khadija qui rasséréna le Prophète troublé par ses visions, indécis quant à leur déchiffrement ? N’est-ce pas elle qui, en dévoilant sa face, réussit à chasser l’hypothèse du démon et à authentifier celle de l’ange, au point de garantir la prophétie de son homme taraudé par une crainte qui s’était transformée en doute ? N’est-ce pas elle qui, du coup, fut la première musulmane, la première à croire en la mission de son époux Muhammad ? N’est-ce pas elle à qui l’archange Gabriel transmit son salut, comme s’il avait perçu en elle une résonance de Marie, figure féminine antérieure, intermédiaire entre Muhammad et Khadija dans le partage de la jouissance autre de la femme, celle dont la psychanalyse de Jacques Lacan repère le lien avec le mystique[4] ? Savez-vous que les mystiques sollicités par le psychanalyste pour argumenter, Thérèse d’Avila et Jean de la Croix, déclinent d’étonnantes conformités et convergences avec Ibn ‘Arabî ? Acin Palacios en a relevé un certain nombre dans la monographie qu’il a consacrée au natif de Murcie[5].

Plus encore sur le parcours de l’analyse d’Ibn ‘Arabî, on peut repérer la similarité entre le prophète et Thérèse d’Avila dans leur lien au ravissement provoqué par la présence de l’ange ; cette scène a été immortalisée par la sculpture du Bernin pour ce qui concerne l’extase de Sainte Thérèse qu’il traita en analogie avec la jouissance, avec l’orgasme, en conformité avec ce qu’en écrit la sainte elle-même dans son autobiographie spirituelle[6].

Femmes, initiez-vous aussi à la calligraphie pour célébrer à votre manière la genèse féminine de la lettre. Vous enrichirez ainsi nos façons de voir en dessaisissant cet art de la métaphore guerrière qui transforme en des lances qui lacèrent la chair tout ce qui, de l’alphabet, mobilise la verticalité. Par cette participation, vous ranimerez le souvenir de l’atelier calligraphique de Cordoue, financé par le calife au xe siècle, où ne travaillaient que des femmes, lesquelles excellaient par ailleurs dans la composition du poème et dans l’art du chant. Excavez le souvenir de nombre de ces personnalités féminines andalouses cherchant à gagner leur souveraineté de sujet en composant et en calligraphiant le poème diffusé à l’échelle de la cité pour rendre public par exemple le refus du statut dégradant qui voulait transformer une princesse en esclave concubine : c’est ainsi qu’avait agi Boutheyna Bint al-Mu’tamid ibn ‘Abbâd dont parle, parmi tant d’autres femmes maîtresses de leur destin, le compilateur al-Maqqarî (1577-1632) dans l’encyclopédie qu’il consacre aux heures de gloire de l’Espagne sous autorité musulmane[7].

Ne lâchez rien, vous dis-je, faites-vous aussi exégètes, herméneutes, juristes, élargissez le champ de l’interprétation de la lettre. Beaucoup parmi vous sont déjà à l’œuvre. Je pense à Shirîn Ebâdi, prix Nobel de la paix, qui, en tant que juriste, révèle de l’aberration des lois auxquelles sont soumises les femmes dans son pays, l’Iran. Elle constate l’incohérence du télescopage entre les sources du droit, entre la sharî’a et la tradition juridique européenne. On est confronté alors à de multiples contradictions dont je ne citerai qu’un exemple : l’égalité prétendue de la femme avec l’homme est contredite par son inégalité comme héritière et comme témoin. Shirîn Ebâdi réclame donc que le droit retrouve sa cohérence intrinsèque. Et, pour réaliser ce dessein, elle propose d’user de méthodes et de notions puisées dans la tradition juridique islamique même ; elle suggère pour ce dessein la révision de la loi par le privilège accordé aux « prescriptions secondes » (al-ahkâm ath-thanawiya) : en l’occurrence, l’esprit du droit qui introduit l’égalité du vote (et correspond aux prescriptions secondes) peut l’emporter sur les principes premiers de la sharî’a, marqués par l’inégalité entre les sexes[8]. Pour faire triompher ces principes seconds, le législateur peut aussi mobiliser la notion de maçlaha, cette utilitas que les juristes anciens invoquaient pour revendiquer la capacité juridique de modifier la loi en fonction de la conjoncture, afin d’obtenir l’homogénéité du droit et de le rendre cohérent par rapport au contexte historique.

On pourra ainsi regarder en face les dispositions iniques qui signent l’infériorité féminine dans la sourate des Femmes, qui stipule en l’un de ses versets les termes de l’injuste héritage : « au mâle, portion semblable à celle de deux filles » (IV, 11). La disposition est insérée dans un droit de succession dont le calcul complexe serait à l’origine de l’invention de l’algèbre. Il n’empêche : il vient d’un autre âge qui n’a plus lieu d’être en un temps d’inégalité universelle entre les sexes, de triomphe de la cellule familiale restreinte, de sortie de l’alliance clanique et tribale.

D’ailleurs, tout ce dispositif successoral pourrait être dépassé par la prescription coranique présente dans le même dispositif, qui recommande d’exempter du calcul la part testée (IV, 11-12). L’expression « déduction de la chose testée » revient quatre fois ; elle ponctue comme un leitmotiv le calcul austère et tatillon des fractions entre ayants droit, jouant de la moitié, du tiers, du quart et du sixième selon le degré de parenté. Mais qu’est-ce qui empêche de tout tester et d’annuler le partage ? Rien ne l’interdit dans la lettre de cet ensemble prescriptif.

éditions du Seuil - Janvier 2008

p. 182-188


[1] Voir A. Meddeb, Contre-prêches, op. cit., « L’imamat des femmes », p. 332-338.

[2] Ibn ‘Arabî, Fuçûç, op. cit., p. 214-226.

[3] A. Meddeb, Contre-prêches, op. cit., chap. 1, p. 9-17.

[4] Voir le séminaire de Jacques Lacan, Encore, Le Séminaire, Livre XX, Paris, Seuil, 1975.

[5] Miguel Alacin Palacios, L’Islam christiannisé, Étude sur le soufisme d’Ibn ‘Arabî de Murcie, Paris, La Maisnie, 1982, p. 160-161, 169 (voisinage de Jean de la Croix), et 205-206 (résonance avec Thérèse d’Avila).

[6] A. Meddeb, « Épiphanie et jouissance », m Cahiers Intersignes, L’Amour et L’Occident, n°6-7, printemps 1993, p. 137-151.

[7] Al-Maqqarî, Nafh at’-T’îb min ghuçn al-Andalus ar-rat’îb (“Effluves du parfum qu’exhale le frais rameau d’al-Andalus”), éd. Ihsân ‘Abbâs, Beyrouth, 1968, 8 vol., p. 284.

[8] Farhad Khosrokhavar et Olivier Roy, Iran. Comment sortir d’une révolution religieuse, Paris, Seuil, 1999, p. 211-213.

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par INES CUSSET le 20 oct. 2016 à 18:42

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