Sciences humaines

Le cosmopolitisme

Par INES CUSSET, publié le dimanche 11 décembre 2016 07:10 - Mis à jour le dimanche 11 décembre 2016 07:11

Le texte a été choisi et présenté par Lucie Churakowski

Peter Coulmas
Les citoyens du monde. Histoire du cosmopolitisme. 

Mots clés : nationalisme – cosmopolitisme – internationalisme – nationalité – humanité – identité – immigration – xénophobie – Etat – marxisme.

    Le grand paradoxe de ce siècle réside en ceci que nous avons atteint dans le monde entier un degré extrême de sentiment national au moment même où, de tout point de vue rationnel, nous devons trouver les moyens de surmonter le nationalisme. » Le philosophe berlinois Ernst Tugendhat aborde le problème sur un ton encore plus alarmant que Barbara Ward, et il déclare : « Il est assez invraisemblable que l’humanité survive encore longtemps si le système actuel d’Etats souverains subsiste. » Il faut dire de surcroît qu’aux tendances unificatrices s’opposent les appartenances non seulement nationales, mais encore régionales et locales. Le XXe siècle s’est caractérisé par des guerres qui ont fait des millions de victimes, des millions d’hommes morts pour la gloire des nations ; le non respect des droits de l’homme et la négation des libertés civiques sont parvenus à un degré de systématisation encore jamais atteint et ont produit une violence et une cruauté inouïes. L’ouverture cosmopolite du monde s’est retranchée dans des enclaves isolées.


    Deux siècles après que Voltaire et Goethe ont proclamé l’homo humanus objectif de tous les hommes – juifs ou bouddhistes, Anglais ou Chinois –, la notion de cosmopolitisme est devenue une injure dans la bouche de Staline et de Hitler. L’art moderne était condamné non seulement parce qu’incompréhensible et « dégénéré », mais aussi parce que cosmopolite. Maurice Barrès a proclamé une « vérité française ». Un physicien de grand renom a publié sous le nazisme une Deutsche Physik (Physique allemande). Frantz Fanon transpose le credo nationaliste en une polémique anticolonialiste. « Le vrai, c’est ce qui protège les autochtones et perd les étrangers (…) Et le bien est tout simplement ce qui leur fait du mal. » Et les ethnologues modernes, qui se veulent les porte-paroles d’une philosophie de la décolonisation, relativisent et rejettent finalement l’idée d’une vérité humaine unique et universelle au nom de la tolérance pour des modes de vie et de pensée qui diffèrent selon les nations, et qu’ils présentent comme équivalents. L’homme, et plus spécialement encore le cosmopolite, est ravalé au rang de notion abstraite ; l’humanisme « démasqué » comme moyen déguisé de faire valoir des intérêts particuliers, et la revendication du respect universel des droits de l’homme passe pour une forme d’ « impérialisme (des droits de l’homme) occidental ».
    Le recul de la pensée cosmopolite se ressent même dans le domaine lexical. Les explications du terme cosmopolitisme deviennent de plus en plus brèves et de plus en plus rares. Les critères de choix des entrées de dictionnaires sont pour une bonne part nationaux ; ce n’est pas l’importance des personnes ou des événements répertoriés, mais leur appartenance nationale qui détermine que le sujet soit traité ou non. Des écrivains français de deuxième ou de troisième ordre ont droit souvent, dans le Larousse, à de plus longs articles que des écrivains américains et italiens de premier plan, et la même chose vaut, mutatis mutandis, pour le Brockhaus (allemand) ou l’Encyclopedia Britannica. Le catalogue de la Library of Congress dénie toute importance au « cosmopolitisme » en le classant sous la rubrique « internationalisme » ; en ce qui concerne l’Allemagne, pas plus dans le Lexikon der Politik que dans le Historisches Lexikon zur Politischsozialen Sprache in Deutschland , il n’y a d’entrée « cosmopolitisme » ni même de renvoi à ce terme.
    En dépit de ce bilan négatif, le XXe siècle a vu en l’espace de quelques décennies un inimaginable gain d’universalité. Aussi loin que remonte la mémoire, c’est la première fois que la planète qu’habite l’homme est devenue une unité historique – aussi bien du fait de l’ubiquité des techniques d’information, de l’extension économique fondée sur la division du travail et la coopération et, enfin et surtout, de la menace que font peser sur la survie de l’espèce humaine la force nucléaire découverte par l’homme, la surexploitation des ressources du sous-sol, la destruction de l’environnement et les autres défis planétaires auxquels l’humanité se trouve confrontée. L’humanité est et se sait touchée dans son ensemble, dans le sens positif comme dans le sens négatif. Cela devrait nécessairement, ne serait-ce qu’à long terme, et pour autant qu’est évité la catastrophe universelle que l’on redoute, favoriser le cosmopolitisme.
    L’universalisme gagne du terrain dans les domaines qui depuis l’époque des Lumières ont été le plus profondément marqués par la civilisation moderne : science et technique, économie, industrie, circulation et communications. On a réalisé dans ces domaines les progrès prédits au cours des siècles précédant. Nous sommes tous aujourd’hui des global players.

L’humanité, communauté de larmes

    Politiquement, l’humanité n’est pas plus capable d’agir, mais elle est devenue pour la première fois une communauté de larmes et de souffrance. D’un point de vue philosophique, abstrait, le genre humain dans son ensemble a été de toute éternité opposé à la nature et à ses forces. Mais cela n’a jusqu’à présent jamais entraîné d’action coordonné de l’humanité entière. Même les catastrophes naturelles – tremblements de terre, inondations, épidémies, famines et glaciation – n’ont jamais touché que des zones géographiques limitées. En revanche, depuis Hiroshima, tous les habitants de cette terre sont, et presque tous se savent, menacés par les nouveaux éléments. « Les frontières ne sauraient arrêter le « nuage radioactif », écrit André Glucksmann, il ignore le sacro-saint droit des peuples à l’autodétermination et ne témoigne aucun respect pour les Etats qui se reconnaissent mutuellement le droit de disposer librement de leur population. »
    D’un point de vue positif, le fait que depuis les voyages dans l’espace, l’humanité puisse s’observer elle-même et sa planète comme une unité nous enseigne la même chose : la télévision diffuse tous les soirs dans tous les foyers, comme un service allant de soi, la carte météorologique communiquée par les satellites. Nous sommes entrées ainsi dans l’ère planétaire, où du reste nous ne nous sentons pas encore très à l’aise. Cela a des conséquences capitales pour l’évolution politique.
    Selon les prophéties des politologues, à l’avenir, la violence et les guerres seront dépassées et dysfonctionnelles, car l’Etat souverain qui s’efforçait de résoudre les conflits politiques par ses propres moyens a perdu son rôle exclusif. Les luttes politiques actuelles ne se livrent pas, comme c’était presque toujours le cas jusqu’à présent, pour des acquisitions territoriales, mais pour l’accès au marché international et la possibilité de s’imposer au cœur de la rivalité entre les unités de production. L’économie mondiale s’organise en en fonction des produits et non plus des régions. On cherche à conquérir des marchés, non plus des territoires. Les conflits économiques transnationaux supplantent donc les affrontements entre nations.

Aucun pays ne reste extérieur à la politique mondiale

    Une autre forme d’unification du monde et de l’humanité s’est opérée par le fait qu’il ne peut y avoir de groupes existant isolément et sans communication avec les autres. Le monde est divisé en pays souveraines, mais aucun d’entre eux ne peut se situer en dehors de la marche universelle de la politique et de l’économie. La « révolution universelle de l’occidentalisation » (Theodor von Laue) a unifié la planète et l’humanité ; nul ne peut plus se soustraire à l’impératif du système industriel. Les pays du tiers monde, qui commencent à peine de s’y intégrer, subissent une « transmutation culturelle », ils se voient contraints par les circonstances extérieures à s’adapter aux modèles occidentaux, pour si difficile que cela leur paraisse, et même s’ils y mettent très longtemps. Cela engendre un facteur supplémentaire d’imbrication : la « comparaison envieuse [il faut entendre par là : qui provoque l’envie] de tous avec tous [qui] instaure une unité universelle encore jamais connue, suscitant les pires problèmes politiques ». Les pays moins favorisés ont toujours le regard rivé sur les mieux placés et comparent leur niveau de vie à ceux des autres. « L’humanité [habite] un immeuble universel construit par l’Occident, obéissant à des règles universelles découlant de l’évolution occidentale. »
    L’universalité n’est toutefois pas nouvelle, dans la mesure où l’esprit qui s’incarne dans la science et la recherche, la technique et les arts, ne s’est encore jamais laissé arrêter par le tracé fortuit des frontières terrestres ; il est par essence universel. Et même si les grands projets de recherche civils et militaires sont placés sous le sceau du secret, étant donné la vitesse à laquelle progresse la science moderne, les mesures arrêtées sont vite dépassées, de sorte qu’avec un certain décalage dans le temps, la disponibilité universelle des résultats de la recherche reste assurée. Il n’en allait pas différemment dans le passé : par exemple, la technique byzantine du feu grégeois a d’abord été consignée comme un secret d’Etat, mais ce secret fut bientôt divulgué ; et jusqu’au début du XIXe siècle, les savants jouissaient encore d’un statut (cosmopolite) privilégié, dans la mesure où, même les secrets militaires relevant de leur domaine leur étaient révélés. Les prodigieuses homogénéisations de ce siècle en résultent. On a atteint entre-temps les objectifs suivants :
    l’universelle accessibilité de l’individu par les moyens de la poste et des services de messageries, du téléphone et du fax qui acheminent les informations, les images, les paquets, et même de l’argent jusque dans les endroits les plus retirés. Après plusieurs tentatives – avec la poste chinoise, la poste impériale perse et le cursus publicus romain – on a enfin réussi à instaurer avec l’Union postale internationale une institution durable qui englobe toute l’humanité. Le téléphone permet la communication orale directe (même de plusieurs participants en conférence). Et la facilité de la communication est encore améliorée par l’invention d’appareils que l’on emporte avec soi (téléphones portables) ;
    le transport universel des personnes et des marchandises en tous points du monde. La mobilité planétaire ne cesse de croître ; non seulement les hommes d’affaires, les hommes politiques, les savants et les sportifs sillonnent les continents et les océans, mais même les touristes, pour qui le séjour dans les régions les plus exotiques du monde est devenu tout à fait courant. Les entreprises internationales de partenariat privé complètent cette évolution : Hertz et Avis louent dans le monde entier leurs véhicules à une clientèle internationale ;
    la participation universelle aux événements du monde par l’intermédiaire des médias électroniques et de la presse. Il n’est pas évident que la « prolifération progressiste des médias universels » soit aussi considérable que le croient les journalistes ; mais il est sûr qu’à l’ère de la télévision les hommes atteignent un degré d’information encore jamais connu, qui permet à des cercles de plus en plus larges de participer – démocratiquement – à la vie publique en connaissance de cause. Cela n’exclut certes pas le risque de banalisation des nouvelles et de leur contenu, l’événement se trouvant ravalé au niveau du spectacle, ni l’insensibilisation du public à l’horreur.

La suprématie de l’Etat

    L’évolution politique va à l’encontre de l’universalisme culturel. Nous assistons à un renforcement sans exemple de l’Etat national – aussi bien vers l’extérieur (en ce qui concerne les forces qui interviennent dans la concurrence entre Etats) que vers l’intérieur (dans l’imaginaire des citoyens). L’Etat souverain, gorgé de l’assentiment de toutes les couches de la nation, devient le seul vainqueur incontesté sur la scène de l’histoire. A l’issue de la Première Guerre mondiale, l’Europe, qui à l’époque représentait encore le monde, a été organisée de bout en bout sur la base des entités nationales, en vertu du principe de Wilson du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Les monarchies plurinationales – monarchie danubienne, Empire ottoman – éclatèrent sous l’assaut des mouvements de libération nationale. A l’issu de la Seconde Guerre mondiale, cette réorganisation se répéta à l’échelle mondiale. Les empires coloniaux européens se disloquèrent. En l’espace de deux décennies, plusieurs dizaines de nouveaux Etats, à commencer par l’Inde, le « joyau de la couronne britannique », accédèrent à l’indépendance. Et tous, même l’Inde et la Chine, qui par leur structure interne sont plutôt des unités culturelles que des nations, se donnèrent d’emblée l’allure d’Etats nationaux, pour pouvoir s’intégrer sous la même forme que les autres à la grande famille des nations.
    Le monde entier est structuré en Etats nationaux. Il semble que soit universellement admise la thèse du général de Gaulle selon laquelle les nations seraient le seul sujet de la politique, et les tentatives d’instaurer à leur place des organisations internationales ou supranationales (par exemple le communisme) ne seraient que des « maladies infantiles ». Les Etats nationaux constituent actuellement les seuls facteurs d’ordre qui fonctionnent sur le plan de la politique à grande échelle, même s’ils ne sont plus à la hauteur des défis planétaires de notre époque. Le jugement du sociologue Edgar Morin qualifiant les Etats nationaux de « monstres paranoïdes » est extrême et partial, mais fondamentalement pertinent. Quelles que soient les intentions et les idées qui commandent l’action des dirigeants politiques, les Etats se considèrent à priori eux-mêmes comme des ennemis potentiels, et leurs ressortissants comme des suspects. « Ils s’affrontent comme des dinosaures et des ptérodactyles, dans une furie de sang de plus en plus démente. Ils ne reconnaissent aucune loi supérieure à leur volonté barbare. Les traités sont toujours des chiffons de papier que déchire tout nouveau rapport de forces. Ils sont incapables d’aimer et sont dépourvus de conscience. Et nous, individus, nous, humanité, dépendons totalement des ivresses, fureurs et cruautés de ces monstres ouraniens. Le sort de la planète est entre leurs mains. » L’Etat national jouit d’une suprématie absolue. Toute perte de puissance de l’un est, dans la pensée commune, une augmentation de puissance pour l’autre. Les Etats ne cessent donc d’augmenter leur armement et poussent ainsi une tradition millénaire jusqu’au surréalisme, dans la mesure où une génération d’armes après l’autre est fabriquée pour être non pas utilisée, mais détruite. La paix n’est aujourd’hui encore qu’un produit de la peur. Les autres formes de concurrence entre les Etats et de légitimation de leur puissance – telles que les pratiquèrent par exemple en leur temps les princes de la Renaissance et les monarques absolus, avec le développement du mécénat ou la construction d’édifices prestigieux – ne sont même pas envisagées.
    Cette suprématie de l’Etat national a pour conséquence néfaste d’empêcher les hommes politiques de se consacrer en priorité aux tâches qui s’imposent à l’humanité dans son ensemble, ou tout au moins dans de vastes régions du monde : garantie et maintien de la paix, protection de l’environnement sous toutes ses formes, contrôle du climat, de l’explosion démographique, des migrations, des problèmes de la faim. Les Etats souverains, qui ont pourtant parfaitement saisi l’urgence de ces problèmes, ne sont pas pour autant capables de dépasser le stade de la collaboration intergouvernementale qui est encore leur seule façon d’aborder ces problèmes. Les égoïsmes nationaux sont plus forts que les nécessités de la survie de l’humanité.
    Non content de cela, l’Etat national est aujourd’hui aussi le premier critère de classification politique et sociale, en quelque sorte le principe suprême de définition de l’identité personnelle. La plupart des hommes se considèrent avant tout comme les représentants de leur nation, ils ne mettent pas en avant la classification professionnelle, sociale ni religieuse, même si cette dernière les détermine plus profondément. Il est rare que l’on présente un hôte étranger dont on attend la venue comme protestant, tory ou informaticien, on le dira au contraire presque toujours danois, argentin ou syrien. De même les groupements internationaux et supranationaux – Organisation des Nations Unies, syndicats, associations sportives Eglises ou même l’Internationale socialiste (en contradiction flagrante avec l’intention de départ) – sont structurés en fonction des appartenances nationales. La même chose vaut pour les organisations scientifiques, qui se donnent des structures nationales. La répartition des postes au sein des organes représentatifs des organisations internationales s’effectue toujours suivant le principe des quotas nationaux, appliqué tacitement ou explicitement.
    Dans l’ensemble, la détermination nationale est si forte que même les fonctionnaires des Nations Unies, du FMI, de l’Union européenne et autres institutions, pourtant par destination cosmopolites, supranationaux et polyglottes, ne peuvent pas ignorer ni tout au moins faire passer au second plan leur origine nationale. Pendant leurs sessions de travail à Bruxelles ou à Strasbourg, à New York ou à Paris, ils sont institutionnellement « dénaturalisés ». Ils ont développé une admirable technique de l’équilibre des intérêts interétatiques, sont des professionnels des mécaniques de consultation et de coordination gouvernementales, habitués de la coopération par-delà les frontières, mais par eux-mêmes ne sont pas cosmopolites, ce sont des représentants de leurs nations respectives. Ils entretiennent des rapports sociaux et amicaux dans le cercle de leurs compatriotes, logent de préférence comme ils logeraient dans leur pays, les Italiens dans des appartements, les Allemands en maisons individuelles, etc. Ils recherchent très exactement à l’étranger la chaleur du pays natal. La plupart attendent l’avenir, la retraite, dans leur Fionie, leur Bourgogne ou leur Bragance natale, et non pas dans les scintillantes métropoles cosmopolites. Il leur manque les deux côtés du cosmopolitisme, aussi bien la foi dans la nécessité de l’universalisme que le plaisir du particularisme étranger.
    La puissance démesurée de l’Etat moderne ne s’exprime pas uniquement à l’extérieur mais aussi à l’intérieur. Les citoyens abdiquent leur indépendance. Leur liberté est moins réprimée qu’elle n’est absorbée par l’Etat. Même au sein des démocraties libérales, les contraintes bureaucratiques restreignent la liberté d’action des citoyens. L’Etat distribue et subventionne les contrats de recherches civile et militaire et de production industrielle ; il exerce ainsi une influence déterminante sur le marché du travail.
    Dans ces conditions, les mouvements nationalistes extrémistes et xénophobes – par exemple, contre les travailleurs immigrés – prospèrent. Des démagogues nationalistes et racistes de genre d’un Le Pen en France, des groupements néonazis en Allemagne et en Autriche, et des néofascistes extrémistes en Italie polémiquent contre les étrangers au nom du principe de l’origine nationale : qui n’est pas des nôtres n’a rien à faire chez nous. Ceux qui défendent les demandeurs du droit d’asile font partie de la « mafia cosmopolite » qui s’élève contre la « France française ». La xénophobie s’exprime d’une manière particulièrement malhonnête lorsque l’intégration des immigrés est présentée, prétendument dans leur propre intérêt national, comme un « génocide culturel ».
    Les demandeurs de droit d’asile sont encore plus maltraités. Ils ne sont pas considérés comme des « cosmopolites forcés », mais comme des mendiants intrus qu’il convient de maintenir à l’extérieur du pays en fermant les frontières. Le passeport Nansen des apatrides n’est plus une marque d’honneur pour des personnes qui, en s’élevant courageusement contre des lois et des pratiques antilibérales, se sont rendues indésirables dans leur propre pays, ont dû le quitter et peuvent prétendre bénéficier de la solidarité internationale ; il discrimine au contraire celui qui en est porteur et fait de lui un apatride, apolis, tout juste toléré officiellement.

Pseudomorphose de l’internationalisme

    L’internationalisme, pseudomorphose du cosmopolitisme, est un aspect particulier de l’universalisme. Cosmopolitisme et internationalisme ont la même origine intellectuelle, s’inscrivent dans la même tradition de l’histoire universelle, sont des variantes du même grand rêve et poursuivent les mêmes objectifs : la paix et l’unité de l’humanité. Les thèmes universalistes et pacifistes commandent l’histoire des théories et des activités de tous les internationalistes, les « rouges » (socialistes) aussi bien que ceux qu’on appelle polémiquement les « noirs » (religieux) et les « gris » (libéraux). Seul le vocabulaire a changé au départ. A la place de la maxime cosmopolite quelque peu grandiloquente « tous les hommes deviennent frères » s’est instauré le mot d’ordre du Manifeste du parti communiste : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous. » L’évolution conceptuelle vers l’internationalisme s’est d’abord déclenchée parce que la dynamique cosmopolite du XVIIIe siècle s’était épuisée et avait basculé dans l’ « universalisme national » de l’idéalisme allemand, puis dans un simple nationalisme impérialiste. Par ailleurs, le cosmopolitisme des Lumières était un produit des classes supérieures qui ne convenait plus à l’époque nouvelle. Au XIXe siècle, de nouvelles classes, les patrons et les travailleurs, s’emparèrent de la question. Il s’agissait désormais de faire progresser l’unité de l’humanité dans sa dimension économique. Marx assigna à la bourgeoisie la tâche d’organiser le marché international qui renforcerait les oppositions sociales. Me née systématiquement, la lutte des classes, moteur fondamental de l’histoire, était censée faire avancer la révolution universelle. La bourgeoisie disparaîtrait ainsi définitivement de la scène historique pour faire place à cette société d’égaux (« de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ») dont de nombreux théoriciens (Proudhon), philanthropes (Owen), hommes politiques (Garibaldi) et fondateurs de sociétés secrètes (Mazzini, Blanqui) ont défini le projet depuis le début du XIXe siècle.
    Ce processus, qui était aux yeux de Marx, la logique même de l’histoire, devait aboutir à la fin de l’Etat, simple instrument de la classe dominante pour l’exploitation des classes ouvrières ; à sa place s’instaurerait une administration gérée par les citoyens eux-mêmes. Avec l’Etat s’éteindrait aussi la concurrence entre les Etats et la paix régnerait sur la terre. Deux révolutions d’envergure séculaire, la révolution russe (1917) et la révolution chinoise (1948) et quelques autres petites révolutions subséquentes (Tito en Yougoslavie en 1948, Castro à Cuba en 1959) se sont directement inspirés de Marx. Elles n’ont pas atteint leurs objectifs ambitieux. Le projet internationaliste s’est soldé par la dictature, le régime policier, la répression et le mépris de l’homme, les camps de concentration et la fin du socialisme en Union soviétique.
    Les éléments universalistes contenus dans la théorie socialiste pâlirent au cours de la tentative de leur transposition dans la réalité politique. Les internationales socialistes se voulaient des organisations englobant l’humanité entière, mais elles n’ont presque rien fait dans ce sens. La Première Internationale (Association internationale des travailleurs, fondée à Londres en 1864 et dont le dernier congrès eut lieu en 1877) n’aborda guère les problèmes politiques et s’épuisa pratiquement en discussions théoriques. Même Karl Marx ne réussit pas à donner à l’Internationale une solide structure supranationale ; l’opposition sociale-révolutionnaire anti-étatique menée par Bakounine était trop forte.
    La Deuxième Internationale (fondée par l’union des partis sociaux-démocrates et des syndicats à Paris en 1889à, après exclusion des anarchistes, admit d’emblée la pluralité des entités étatiques et essaya d’atteindre ses objectifs essentiellement marxistes par des moyens parlementaires. Les sections nationales travaillaient largement de façon autonome. Les manifestations internationales, par exemple pour la journée de huit heures, eurent valeur de signaux, mais n’entraînèrent aucune percée internationaliste. La rhétorique souvent pathétique (« Les travailleurs n’ont pas de patrie ; il n’y a pas de socialisme français, ni allemand, ni belge : il n’y a qu’un socialisme prolétarien », Jean Jaurès au cinquième congrès de 1900) ne pouvait dissimuler le fait que la question décisive du primat de l’Etat et de l’attitude de l’Internationale face aux exigences militaires imposées aux citoyens n’avait jamais été posée ; le principe de la défense nationale resta incontestée dans presque toutes les sections.
    Dans la citoyen de crise de 1914, les contradictions et les ambiguïtés théoriques prirent figure d’antagonisme irrémédiables. La question de la guerre figura certes à l’ordre du jour de tous les congrès à partir de 1889 ; on débattit de résolutions selon lesquelles le « prolétariat » devrait réagir au « cas de guerre » par la révolte, la grève générale et le refus d’obéissance. Mais il se révéla très vite qu’il existait certes un monde des nations, mais qu’il n’existait pas de monde des travailleurs, ni du prolétariat. La classe ouvrière s’était intégrée sans protester à l’ordre social existant des Etats nationaux, et elle était prête à les défendre. Lorsque la situation internationale s’aggrava, une vague patriotique nationaliste submergea le continent européen. Ainsi s’effondrèrent les illusions de l’ « internationalisme rhétorique ». Les chefs de la Deuxième Internationale, prisonniers de leurs idéologies forts éloignées de la réalité, s’étaient trompés en croyant que les principes de la révolution universelle motivaient les travailleurs. Ils se sentaient naturellement liés, par un devoir de loyauté nourri de facteurs inconscients, à la patrie, et non à l’humanité.
    A la fin de la guerre et à la suite de la révolution russe fut fondée à Moscou en 1919 la Troisième Internationale (communiste) ou Komintern, définie d’emblée comme un instrument de la politique d’hégémonie soviétique. Les partis membres devaient renoncer à leur autonomie et leur union était organisée suivant les principes soviétiques du centralisme démocratique. Lénine pensait depuis longtemps que les chefs de la Deuxième Internationale avaient trahi le prolétariat, surtout en votant les crédits de guerre, et que seul le Parti communiste pouvait poursuivre le processus révolutionnaire. Mais avec Staline, la dimension internationaliste du mouvement universel fut définitivement annulée par la fixation de l’ « objectif conjoncturel du « socialisme dans un seul pays ».

chapitre 15, « Planétarisation et désintégration »
Albin Michel 
pages 288  à 298

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