le progrès en question !

Catégorie : idée de progrès

Le texte a été choisi et proposé par Emilie Bernier O'Donnell

Raymond Aron

Dix-huit leçons sur la société industrielle


mots clés : progrès, histoire, valeur, science, art, conservation, accumulation


         Il y a donc un problème positif de la notion de progrès : comment peut-on mettre en perspective les différentes étapes de l'histoire, ou encore, quelles sortes de relations peut-on et doit-on établir entre les différents moments d'un devenir ? Cette question se subdivise en deux interrogations. La première serait : Y a-t-il des activités humaines dans lesquelles la supériorité des sociétés actuelles sur les sociétés passées soit immédiatement évidente ? La deuxième question serait : Peut-on établir cette même hiérarchie dans le temps, pour les sociétés globales ? A la première question, je tâcherai de donner réponse. Quant à la deuxième, j'essaierai simplement de montrer comment elle se pose.

         Au point de départ une première idée s'impose, simple et fondamentale : certaines activités humaines ont un caractère tel que l'on ne peut pas ne pas reconnaître une supériorité du présent sur le passé et de l'avenir sur le présent. Ce sont les activités dont les produits s'accumulent ou dont les résultats ont un caractère quantitatif.

         L'histoire humaine implique, par essence, la conservation. Elle n' est pas seulement transformation, elle suppose que les hommes vivent dans des institutions, créent des œuvres et que ces institutions et ces œuvres durent. L'histoire existe parce que la conservation des œuvres humaines pose aux différentes générations la question d'accepter ou de refuser l'héritage du passé. Le rythme du devenir, selon les secteurs de la vie sociale, dépend de la nature de la réponse d'une génération à l'œuvre des générations précédentes.

         La conservation permet le progrès lorsque la réponse d'une génération à la génération précédente consiste simultanément à conserver l'acquis antérieur et à y ajouter. Quand il y a accumulation du passé et de l'actuel, lorsque l'on peut concevoir la succession du temps comme une addition progressive d'œuvres, alors, de manière strictement positive, on parle de progrès, chaque génération possédant plus que la génération précédente.

         L'activité progressive par nature est évidemment l'activité scientifique. Par essence, la science est une activité telle que les vérités établies demeurent valables pour les générations suivantes, à leur degré d'approximation. Le devenir de la science est une addition de savoir. En revanche, l'activité artistique, par essence, est étrangère à la notion de progrès, parce qu'elle ignore l'accumulation. Non que l'on ne puisse aimer simultanément l'art roman et l'art gothique, l'art chinois et l'art grec, mais les différentes formes d'art ou les différentes œuvres ne s'additionnent pas, elles se juxtaposent comme des créations originales, elles sont diversité pure.

         Cette opposition est exagérément simplifiée ; il y a dans l'histoire de la science des éléments qui ne s'additionnent pas. Chaque théorie scientifique a été pensée dans le cadre d'une philosophie, quelquefois dans le cadre d'une représentation mythologique du monde. Les conceptions d'ensemble dans lesquelles prennent place, à chaque époque, les vérités scientifiques, s'opposent ou se combinent, elles ne s'additionnent pas les unes aux autres comme les propositions scientifiques elles-mêmes.

         Il n'est pas vrai non plus que, dans le domaine esthétique, il y ait pure et simple diversité, sans aucune progression. Considérons une série dans le devenir artistique ou un moment tenu traditionnellement comme l'épanouissement d'un certain art. Nous avons pris l'habitude de voir la sculpture grecque évoluer vers sa forme parfaite, celle du Ve siècle ; nous avons pris l'habitude de mettre en perspective les formes d'art du Moyen Age jusqu'à un épanouissement, le style gothique du XIIIe siècle.

         Il n'est donc pas exclu, à l'intérieur d'un certain style artistique, de retrouver un devenir où s'esquisse une hiérarchie de valeur entre l'antécédent et le moment postérieur. Mais apparaît aussi la précarité de ces jugements de valeur appliqués à l'ordre artistique ; aujourd'hui nous ne voyons pas un devenir vers une forme parfaite dans l'évolution qui a mené des églises romanes vers les églises gothiques, les églises romanes nous paraissent l'expression d'une certaine humanité, d'une certaine vision du monde, une œuvre originale que l'on peut préférer ou non au style gothique, mais qui ne représente pas une simple introduction à un style parfait. Rien ne montre mieux la difficulté de retrouver des hiérarchies projetées dans le temps, en matière artistique, que le renversement de valeur en ce qui concerne les rapports entre l'esquisse et l'œuvre achevée. André Malraux a montré qu'à l'heure présente il nous arrive de préférer les esquisses aux œuvres achevées. Par exemple, les grands tableaux de Rubens nous semblent parfois ennuyeux, alors que les esquisses du même peintre portent la marque du génie. Ainsi, même lorsque nous apercevons un passage de l'imperfection apparente à la perfection, il est possible qu'une sensibilité renouvelée renverse les relations de valeur.

         Ce qui reste caractéristique de l'ordre du progrès, c'est l'ordre du devenir scientifique, avec la formule fameuse de Pascal : « L'humanité entière est comparable à un homme qui apprendrait continuellement. » On a parlé de progrès au siècle dernier parce que l'on était convaincu que la signification, la grandeur de l'existence humaine était de connaître. Or les connaissances scientifiques au siècle dernier et encore en  notre siècle progressaient et s'accumulaient ; on passait de ces progrès en un domaine particulier à une affirmation du progrès en général.

         On peut parfaitement passer du progrès scientifique au progrès technique. En matière de technique, la notion d'accumulation n'est pas simple. Quand il s'agit de science, on remet en place les vérités partielles dans un système plus approfondi ou plus précis ou plus développé. Quand il s'agit de technique, on abandonne certains moyens techniques pour en inventer d' autres. On ne peut donc pas en ce cas parler, au sens rigoureux du terme, d'accumulation. Mais on peut parler de progrès, parce qu'il y a une mesure simple du développement de la technique : le degré dans lequel l'homme est capable d'utiliser à son profit les forces naturelles, ou  encore la quantité d'énergie dont chaque individu d'une société peut disposer. En ce sens la progressions des sociétés contemporaines par rapport aux sociétés du passé est évidente, éclatante. Il y a donc un double domaine où la progression est un fait d'expérience, parce qu'elle résulte de l'essence même de l'activité considérée : la science et la technique.

         Le progrès dont je viens de parler est exclusivement un progrès de droit et non pas un progrès de fait. J'entends par là que, dans le passé, il n'y a pas eu développement régulier en chaque siècle des connaissances et des moyens techniques. Selon les moments, il y a eu stagnation, progression, oubli. Rien n'est définitivement acquis. La progression que je viens de définir est liée à l'essence de l'activité considérée. Elle n'implique rien sur ce qui se passe effectivement. Si demain arrivait une catastrophe telle une guerre atomique, une partie de l'acquis scientifique et technique dont nous disposons aujourd'hui pourrait disparaître. Vous connaissez peut-être l'apologue imaginé par l'historien anglais Toynbee : une guerre apocalyptique menée avec des bombes A et H aboutit à la destruction de toutes les formes de société organisée. Les survivants de l'espèce humaine, des Pygmées au centre de l'Afrique, s'écrient : « Dire qu'il va falloir tout recommencer! » Il y a progrès de droit en matière scientifique parce qu'on y peut mesurer la progression par rapport à un critère simple sans recourir à des jugements de valeur discutables, il n'en résulte pas que dans le passé et dans l'avenir la progression ait été nécessaire ou soit assurée.

         Les anthropologues suggèrent qu'il y a eu trois grandes révolutions technologiques. La première est à l' origine de l'espèce humaine, lorsque celle-ci apprit à utiliser le feu et les outils les plus simples ; elle se situe il y a plusieurs centaines de milliers d'années. Une seconde période s'ouvrit il y a quelque dix mille années lorsque l'homme apprit à cultiver les plantes, à domestiquer les animaux. Ce fut l'origine des sociétés néolithiques, puis des civilisations. La troisième révolution technologique est celle au milieu de laquelle nous nous trouvons.

         L'irrégularité du progrès technique est un des faits majeurs de l'histoire. Entre l'Antiquité et le monde d'hier, les différences de possibilités techniques étaient médiocres. Ainsi César pour aller de Rome à Paris mettait à peu près le même temps que Napoléon. Il y eut un grand nombre d'inventions techniques, mais qui ne modifiaient pas les caractères fondamentaux des sociétés humaines. La proportion respective des hommes qui travaillaient la terre et de ceux qui vivaient dans les villes n'a pas été décisivement modifiée entre l'Antiquité et le XVIIe ou le XVIIIe siècle. Un bourgeois de Rome ne disposait pas de ressources très inférieures à celle d'un bourgeois du siècle de Louis XIV. En revanche, entre le mode de vie de ce dernier et celui du bourgeois actuel, la distance est immense.

         Science et technique sont donc des activités qui, par essence, progressent, mais dont le progrès de fait a été inégal selon les périodes de l'histoire. D'où résultent deux problèmes différents : Quelles activités de l'homme sont de nature telle qu'elles comportent un progrès mesurable, sans jugement de valeur ? D'autre part, que faut-il penser du cours de l'histoire pris globalement ?

         Nous laisserons de côté la possibilité ou l'impossibilité de parler de progrès dans la religion et l'art. Disons seulement qu'il s'agit de phénomènes uniques, dont l'essence est d'être originaux, de telle sorte que l'on peut comparer ces expressions diverses de l'âme de chaque société ou de chaque peuple, mais que l'on ne peut pas établir une hiérarchie, ni affirmer la supériorité de l'actuel dur le passé. Nous considérerons uniquement deux domaines tout proches du domaine technique, l'économie et la politique, et nous poserons la question de savoir si on peut ou non parler de progrès dans ces deux activités.

         On peut parler, au sens positif du terme, de progrès technique quand on dispose d'une mesure quantitative ou encore quand l'objectif de l'activité technique peut être défini de manière équivoque. Si l'on dit que le but de l'activité technique est de disposer du maximum d'énergie ou de manier de la manière la plus efficace les forces naturelles, on a défini la fin unique de l'activité considérée. En revanche, et c'est là le point sur lequel l'économie diffère essentiellement de la technique, il est impossible de définir un objectif unique ou univoque de l'activité économique.

         On pourrait dire que le progrès économique se mesure par la quantité de valeur produite par chaque individu ou, comme on le fait souvent dans la théorie économique actuelle, que la progression de l' économie se définit par l'augmentation des ressources collectives en proportion de la population.

         Mais l'économie n' a pas pour fin de produire le maximum de biens, mais de résoudre le problème de la pauvreté fondamentale de l'humanité, d'assurer au plus grand nombre possible d'individus une condition humaine. Or, il n'est pas démontré que la condition de l'homme dans le travail s'améliore au fur et à mesure qu'augmente le production par tête de la population, ni que la répartition des biens disponibles entre les individus soit nécessairement plus équitable au fur et à mesure que se développe la richesse collective.

Leçon IV – « Histoire et progrès »

éditions folio essais

p.77-83

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par INES CUSSET le 20 oct. 2016 à 18:52

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