Sciences humaines

les pundits ont été pris de cours

Par INES CUSSET, publié le lundi 13 juin 2016 16:05 - Mis à jour le jeudi 20 octobre 2016 16:14

Que signifie la percée de Donald Trump ?

Les pundits on été pris de cours. Le candidat le plus improbable est en passe de remporter la primaire républicaine. Que se passe-t-il aux Etats-Unis ?


"Pundits". Les Américains utilisent à tout propos ce mot pour désigner les experts, les gens bien informés, les spécialistes, autorisés à donner leur avis à la télévision. Eh bien, l’an dernier, aucun pundit ne donnait la moindre chance à Donald Trump d’emporter les primaires républicaines. Tous les experts consultés, sans exception estimaient que le clown allait faire son tour de piste afin d’amuser la galerie, mais que le spectacle commencerait lorsqu’il aurait été reconduit derrière le rideau rouge. Alors, les numéros sérieux, l’exhibition des grands fauves, pourrait commencer.

Les pundits se sont trompés une fois. Le monde entier commence à se demander avec inquiétude s’ils ne risquent pas de se tromper à nouveau sur l’identité du prochain président des Etats-Unis – qui, d’après eux, devrait être une présidente.

Toutes nos démocraties traversent, en effet, un moment politique étrange, auquel on cherche en vain des précédents dans l’histoire ; l’atmosphère politique est si déconcertante qu’elle semble échapper aux experts et aux spécialistes. Cela contribue au climat d’incertitude et au désarroi des dirigeants comme des gouvernés. Et cela aura des effets sur le climat des affaires, donc sur la croissance.

Donald Trump, Marine Le Pen, Viktor Orban, mais aussi le UKIP britannique, le PIS polonais, Rodrigo Duterte aux Philippines…. Mais d’où sortent ces lames de fond qui se révèlent soudain en surface ? De quelles frustrations se sont-elles nourries dans les profondeurs, si difficiles à percer, de la conscience sociale ?

Il y a d’abord le nationalisme. A rebours de ce que proclament les belles âmes médiatiques, nous ne sommes nullement entrés dans une ère post-nationale, dans un monde où les frontières auraient perdu toute signification. Les Etats-nations ne sont pas en voie de dépérissement, ni remplacés progressivement par des agences expertes, régionales ou mondiales, ni non plus par des juges internationaux. Plus le monde semble menaçant, plus le cadre national apparaît comme un possible refuge.

Les politiciens nationalistes promettent de restaurer une puissance perdue en unifiant la nation et en la protégeant du monde extérieur. Ces leaders, qu’on qualifie chez nous de « bonapartistes », assurent généralement pouvoir dépasser le clivage droite/gauche. Aussi extraordinaire que cela puisse sonner, Trump prétend lutter pour la justice sociale. Il défend les petits, qui travaillent dur contre la finance mondialisée.

Le nationalisme de Trump n’est pas celui d’une puissance triomphante, comme ce fut le cas à l’époque de Donald Reagan. Non, les Etats-Unis sont désormais sur la défensive, persuadés d’être en perte de vitesse et Trump leur promet de refermer leur pays sur lui-même et en laissant les alliés se débrouiller. Trump est isolationniste.

Ainsi a-t-il accusé le Japon et la Corée du Sud d’être des parasites, laissant à l’Oncle Sam le soin de les protéger. Il a provoqué une véritable commotion en Asie en laissant entendre que le Japon n’avait qu’à se doter d’armes nucléaires, afin de se protéger lui-même. Quant aux Européens, il les accuse – je cite - d’ « arnaquer » les Etats-Unis, en n’assumant pas suffisamment leur propre défense. L’OTAN, à ses yeux, est « périmée ». « Et si ça casse, tant mieux », a-t-il déclaré. Poutine se frotte les mains.

Trump surfe sur la colère des classes laborieuses américaines, persuadées que la disparition des emplois manuels a pour cause les délocalisations au Mexique. Il dénonce les accords commerciaux déjà signés par les Etats-Unis, comme le Partenariat Transpacifique et est un adversaire résolu du Traité transatlantique TTIP. Il n’y a pas de politicien plus hostile à la mondialisation. Il l’ accuse de ruiner les Etats-Unis pour le plus grand profit de la Chine.

Les populistes, écrit ce matin Dominique Schnapper dans Le Figaro, « prônent le repli sur le peuple natif ». Et Trump surfe, en effet, sur la peur des Blancs qui vont devenir minoritaires aux Etats-Unis et sur la concurrence de l’espagnol face à l’anglais. Sa campagne rappelle furieusement celle de Pat Buchanan, qui fut candidat conservateur à l’investiture républicaine en 1992 et 1996. Ses échecs répétés avaient conduit ce dernier à quitter le parti républicain en 2000 pour se présenter aux élections présidentielles en tant que candidat du Parti de la Réforme.

Aujourd’hui, l’establishment républicain, épouvanté du monstre sorti de ses entrailles, en est à chercher des moyens d’empêcher Trump de remporter l’investiture du parti, même arrivé en tête. Il aura en tous cas beaucoup nui à la crédibilité de son propre parti. Peut-être même à sa survie. Tout comme la fraction des conservateurs britanniques qui fait campagne pour le Brexit.

Les Idées claires  Brice Couturier

10.05.2016

 

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